États-Unis : la radicalisation des musulmans en débat

États-Unis : la radicalisation des musulmans en débat

Mots clés : Islam, terrorisme, intégration, ETATS-UNIS

Les uns estiment que cette menace terroriste est sous-estimée, les autres dénoncent la diabolisation de l’islam.

Faut-il débattre de la radicalisation des musulmans en Amérique? Le débat fait rage à Washington où une série d’auditions parlementaires sur le phénomène du terrorisme islamiste «made in USA» ont été lancées récemment au Congrès à l’initiative du représentant républicain Peter King, président du Comité sur la sécurité intérieure de la Chambre basse. Réponse du berger démocrate à la bergère républicaine, un débat contradictoire a eu lieu en début de semaine à l’initiative d’un parlementaire démocrate pour évaluer au contraire les discriminations dont serait victime la communauté musulmane. Ce jeu de ping-pong politicien révèle à quel point la question de l’islam et des dérives terroristes potentielles qu’il génère divise la société américaine.

Peter King, un élu de New York, connu pour avoir été un fervent défenseur de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) et avoir œuvré pour la paix en Irlande du Nord, estime qu’il a eu raison de «briser le tabou». «L’un des éléments clés de la stratégie d’al-Qaida vise à recruter des “soldats” du terrorisme en terre américaine. Je fais face à la réalité», explique-t-il, parlant «d’un éléphant dans la pièce que personne ne veut voir». «Al-Qaida a réalisé qu’il était très difficile de mener une attaque de l’extérieur, ils recrutent à l’intérieur», poursuit l’élu.

L’attaque terroriste fomentée au Texas fin 2009 contre la base américaine de Fort Hood par le commandant Hasan – un médecin militaire musulman -, puis une série d’attentats avortés préparés par des citoyens nés aux États-Unis ou naturalisés ont suscité une vive inquiétude dans les agences chargées de la lutte antiterroriste et l’opinion, jusqu’ici persuadée que le «modèle d’intégration» américain prémunissait efficacement le pays contre les dérives radicales. «Nous considérons qu’il s’agit actuellement de la menace terroriste la plus sérieuse et la plus difficile à contrer», note Rick Nelson, expert en contre-terrorisme au Centre d’études stratégiques.

Mais l’initiative de King révolte la communauté musulmane et les milieux libéraux, qui l’accusent «de diaboliser l’islam» et de rejeter «sur toute une communauté les crimes de quelques-uns». «Cela rappelle les années 1950 et le maccarthysme», s’est insurgée la démocrate Sheila Jackson. Le représentant démocrate du Minnesota Keith Ellison, l’un des deux seuls élus musulmans du Congrès, dénonce aussi cette mise à l’index, affirmant carrément qu’elle «fait le jeu» d’al-Qaida.

Un imam en stage au contre-espionnage

Lors de l’audition, il a rappelé le destin tragique du jeune infirmier Mohammed Salman Hamdani, mort le 11 septembre 2001, alors qu’il portait secours aux victimes. «Parce que son nom sonnait différemment, il a été sali; c’est seulement quand on a retrouvé ses restes qu’on a compris qu’il était simplement un héros américain qui avait tenté de sauver ses compatriotes», a-t-il sangloté sous les yeux médusés des participants.

Ce déferlement d’émotion en dit long sur les plaies mal refermées du 11 Septembre et les fossés complexes que le drame a creusés sans bruit à travers le pays. «King ne comprend pas que les musulmans font partie de la solution du problème du terrorisme», explique mécontent, au Figaro, l’imam Abdulmalik Johari, en charge des relations publiques à la mosquée Dar al-Hijrah de Virginie, où prêcha en son temps l’imam al-Awlaqi, aujourd’hui en fuite au Yémen d’où il appelle les musulmans américains à frapper l’Amérique. «King a osé dire que 80% des dirigeants des mosquées aux États-Unis sont des radicaux, c’est faux! Les communautés musulmanes ont permis de prévenir 40% des attentats potentiels», insiste-t-il. L’imam Johari raconte qu’il est lui-même en contact direct avec le FBI, qui l’appelle «si nécessaire» sur «son portable». Il a même participé à un stage au siège du contre-espionnage américain, pour lutter contre la radicalisation. «Le contact est excellent entre les forces de l’ordre et les communautés», a confirmé lors de l’audition le shérif Leroy Baca, venu de Los Angeles.

Mais deux témoins musulmans ont au contraire jugé le danger de radicalisation très sous-estimé. «Nos enfants sont en danger», a averti Melvin Bledsoe, homme d’affaires, qui a raconté comment son fils s’était fait laver le cerveau, pour finalement tirer sur un soldat américain après un passage au Yémen. Le Somalien Abdirrizak Bihi a expliqué que les leaders de sa communauté musulmane avaient tenté de le dissuader de prévenir le FBI, alors qu’il voulait avertir l’agence de la radicalisation de son neveu, parti rejoindre une milice terroriste en Somalie. Le menaçant de «finir dans le feu éternel ou à Guantanamo, s’il trahissait». Un sondage du Pew Center daté de 2007 avait révélé que si une majorité écrasante de plus de 80% de musulmans rejetaient le terrorisme, 15% des jeunes musulmans américains de moins de 29 ans jugeaient que des attaques terroristes pouvaient être justifiées.

Laure Mandeville
31/03/2011

Le Figaro – États Unis et Radicalisation

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