L’échelle mystique du dialogue

Christian de Chergé *

 L’échelle mystique du dialogue **

Résumé : Comment aborder mystiquement le dialogue islamo-chrétien de la vie quotidienne ? L’A. y découvre une espérance autrement dite : évitant le mythe de l’âge d’or, supportant l’épreuve de la modernité et refusant les démons de l’intégrisme, les croyants peuvent choisir une voie moyenne et entrevoir «un au-delà sous le signe du temps», parce que «pèlerins de l’horizon». Rêvant d’une société en voie de développement spirituel, l’A. évoque alors l’appel monastique et l’exode de toute lectio divina pour décrire une voie ascendante où tous sont appelés à l’humilité et à l’émulation spirituelle sous le charme de l’Esprit. C’est pourquoi il témoigne d’une communauté des saints en douleur d’enfantement, car il s’agit là d’un mystère en urgence d’incarnation où sa Communauté qui prie et travaille est une «communauté prosternée»: tous, dans le lien de la paix, ont une vocation  insoupçonnée, car c’est la prière qui exprime  la foi et permet une hospitalité réciproque sous le regard du même Dieu.

Nous avions reçu notre arrêt de mort. Ainsi, notre confiance ne pouvait plus se fonder sur nous-mêmes, mais sur Dieu qui ressuscite les morts. C’est Lui qui nous a arrachés à une telle mort… en Lui nous avons cette espérance qui est nôtre, il nous en arrachera encore !  ( 2 Co 1, 9-10)

 «Priants parmi d’autres priants»… C’est ainsi que nous nous définissions en 1975, alors même que nous avions huit jours pour quitter les lieux… où nous sommes toujours. N’y avait-il pas là, déjà, une forme de réponse à la question qui nous retient en ces Journées: «Quel projet commun de société ?» …

Je parlerai en témoin, mais il ne faut pas oublier que ce témoin est une communauté, même si, en fait, il m’a été donné par mes frères, dans des fonctions d’hôtelier ou de prieur, de me trouver au premier plan de la rencontre et du partage. Rien ne saurait s’expliquer en dehors d’une présence commune constante, et de la fidélité de chacun à l’humble réalité quotidienne, de la porte au jardin, de la cuisine à la «lectio divina».

Le dialogue qui s’est ainsi institué à son mode propre, essentiellement caractérisé par le fait que nous n’en prenons jamais l’initiative. Je le qualifierais volontiers d’existentiel. Il est souvent le fruit d’un long «vivre ensemble» et de soucis partagés, parfois très concrets. C’est dire qu’il est rarement d’ordre strictement théologique. Nous fuyons plutôt les joutes de ce genre. Je les crois bornées…

Dialogue existentiel, donc. c’est-à-dire à la fois du manuel et du spirituel, du quotidien et de l’éternel, tant il est vrai que l’homme ou la femme qui viennent nous solliciter ne peuvent être accueillis que dans leur réalité concrète et mystérieuse d’enfants de Dieu, «créés par avance dans le Christ» (Eph 2,10). Nous cesserions d’être chrétiens et tout simplement hommes, s’il nous arrivait de mutiler l’autre dans sa dimension cachée, pour ne le rencontrer soi-disant que «d’homme à homme», entendez dans une humilité expurgée de toute référence à Dieu, de toute relation personnelle et donc unique avec le Tout-Autre. Dialogue qui entend bien garder les pieds sur terre (et même dans le fumier), mais la tête chercheuse.

Tel est le bout de ma lorgnette. Un tout petit bout, en vérité. J’ajouterai que cette lorgnette fonctionne souvent de nuit. C’est important. 0n en conclura : il rêve! Des songes ? Il est vrai que la vocation monastique relève plus directement de la fonction prophétique de l’Église, une fonction que nos Églises enfouies dans la «Maison de l’Islam>> doivent fidèlement assumer, comme le soulignait Jean-Paul II  aux chrétiens du Maroc, il y a quatre ans:

Ce qui est approfondi ici d’une manière naturelle amène à des prolongements appréciables, en jetant des ponts ailleurs entre les traditions différentes. Ceci constitue une des formes de service qui es-t la vocation des  chrétiens du Maroc, dans un monde où un dialogue respectueux de part et d’autre n’est pas toujours facile1.

Ne sommes-nous pas ici pour exercer ensemble cette fonction prophétique? N’est-ce pas un «projet» que nous aimerions mettre en oeuvre ensemble ? Nous sommes un «peuple de prophètes», et je témoignerai ici, avec vous, qu’en Islam comme en Christianisme, quoi qu’on en dise, le prophétisme n’est ni mort ni clos.

 I. L’ESPÉRANCE AUTREMENT DITE…

Entre l’avoir et le pouvoir, la foi nous dit, ici et là, qu’il y a place pour un «tiers-monde» inédit, celui de l’espérance. Aucune évasion pour autant. Simplement, l’évidence partagée qu’on ne saurait servir deux maîtres, et que lorsque nous avons rendu à César tout le dû légitime, il nous faut encore «rendre» César à Dieu. Entre nous donc, César peut être pluriel, et Dieu sait qu’il ne s’en prive pas. Cela ne saurait nous détourner de tendre à construire ensemble un monde à l’Unique dont l’espérance nous dit qu’il nous mène à Son Rivage. Et si le moine croit avoir son mot à dire ici, c’est moins comme constructeur efficace de la cité des Hommes (encore que…), que comme adepte résolu d’une façon d’être au monde, qui n’aurait aucun sens en dehors de ce que nous appelons les «fins dernières» (eschatologie) de l’espérance.

Dans cette traversée au long cours, les écueils qui nous menacent nous sont largement connus. J’en vois trois:

 1. Le mythe de l’âge d’or-

C’est la tendance à chercher dans le passé le modèle parfait de société, qu’il suffirait de restaurer pour que tout redevienne paradisiaque. Un paradis «chrétien» pour ceux qui gardent la nostalgie des premiers temps de l’Église décrits aux Actes des Apôtres: «assiduité à l’enseignement des Apôtres, à la communion fraternelle, au partage du pain et aux prières» (Act 2, 42. Cf Act 4, 32-35; 5, 12-14).

On reviendrait de même à la communauté musulmane idéale, celle du premier État de Médine, parfaitement organisée par le Prophète, ou celle des quatre premiers califes «bien dirigés»; avec l’expansion miraculeuse de l’Islam, presque sans coup férir:

L’histoire montre qu’à cette époque aucune contrainte ne fut employée pour convertir les peuples subjugués. C’est plutôt la simplicité de leur doctrine spirituelle  et la parfaite honnêteté des conquérants qui firent impression2.

La foi jaillissait de source à la lecture du Livre: larmes de joie. 0n pense aux prouesses et aux faits merveilleux qui ont caractérisé nos «Pères du désert» et, plus près de nous, aux débuts de Cîteaux tels que nous les décrit la tradition de l’Ordre:

Ces frères, voyant que possession et vertus ne vont pas d’ordinaire ensemble choisissant de servir en pauvres le Christ pauvre, préférèrent être occupés aux exercices célestes plus qu’impliqués dans les affaires temporelles… Ils s’aventurèrent vers le désert de Cîteaux, alors lieu d’horreur et de vaste solitude…, estimant que l’âpreté du lieu s’accordait bien à leur projet, ils considérèrent que  ce lieu avait été préparé par Dieu à leur intention, et il leur devint aussi agréable que le projet leur était  cher (Exorde de Cîteaux).

Oui, mais… des privilèges ne tardèrent pas à être sollicités par ces vaillants fondateurs. Benoît manqua d’être empoisonné par ses premiers «compères» de Vicovaro. Avant lui, trois des quatre califes susdits sont morts de mort violente. Et les dissensions n’ont pas manqué à l’âge apostolique, pour des questions d’observance, de «simonie» ou de clocher.

2. L’épreuve de la modernité

Dénoncée comme thème «satanique», la modernité apparaît incontournable. Déjà, l’Eglise de Vatican II voulait se situer résolument «dans le monde de ce temps» (Gaudium et Spes). On entend encore l’appel solennel de Paul VI à l’ONU, en octobre 1965:

Voici arrivée l’heure où s’impose une halte, un moment de réflexion, quasi de prière. Jamais comme aujourd’hui, dans une époque marquée par un tel progrès humain, n’a été aussi nécessaire l’appel à la conscience morale de l’homme. Car le péril ne vient ni du progrès, ni de la science qui, bien utilisés, pourront au contraire résoudre un grand nombre de graves problèmes qui assaillent l’humanité. Le vrai péril se tient dans l’homme qui dispose d’instruments toujours plus puissants, aptes aussi bien à la ruine qu’aux plus hautes conquêtes 3 .

Dans une thèse récente, un universitaire algérien ne peut que reprendre ce message en dénonçant (comme) une absence de contemplation dont les ravages pourraient être incalculables:

La modernité oblige le croyant (qu’il soit chrétien ou musulman) à   relire ses sources fondamentales, et à méditer tout à la fois le sens de la révélation et les exigences de l’heure   (Pro manuscrito, 1988, p.420) .

Il n’est plus question pour l’homme, quel qu’il soit, de s’appuyer sur la seule tradition du toujours dit ou du toujours fait. Il doit apprendre à se concevoir et à évoluer à l’échelle planétaire s’il se veut honnête avec ses semblables, et donc avec lui-même et avec sa foi.

De plus, nous vivons dans un temps qui nous affronte, en permanence, les uns et les autres, à des problèmes qui n’ont pas été abordés comme tels par nos Écritures respectives. Bien des musulmans perçoivent désormais comme fragile et désuète l’affirmation que le Coran aurait tout prévu des développements de la science (bioéthique, armes chimiques, lavage de cerveaux…). Quelle Parole de Dieu inventer là, aujourd’hui ?

Et rappelons-nous que l’Islam s’est lui-même présenté à nous de cette façon. On a eu vite fait de le rejeter comme invention du diable, en arguant de ce que le Nouveau Testament n’en laissait rien prévoir directement. Révélation close. La modernité et ses exigences spécifiques, en nous invitant à chercher le chemin d’aujourd’hui sous la lettre d’hier, peuvent nous aider à faire une meilleure lecture du fait musulman. Ne serait-il pas mieux enraciné dans le message chrétien que ne le pensait feue la chrétienté? Pour bien le comprendre, il faudra peut-être que nous nous retrouvions ensemble, nus et dépendants, au milieu des interrogations poignantes de nos contemporains. Un défi nous est lancé:

Il contient le reproche souvent fait à certains hommes religieux, non pas d’être religieux, mais de ne l’être pas assez; non pas d’être chrétiens, mais de ne l’être pas vraiment 4.

3. Les démons de l’intégrisme

Un troisième écueil est sans doute dans tous les esprits. Il s’agit de l’intégrisme, dont les démons se sont brusquement réveillés, ici et là, y compris dans le petit monde monastique. Pour concrétiser le péril et ses conséquences. il n’est que de reprendre le drame qui s’est joué à la face stupéfaite du monde entre le 14 et le 19 février derniers.

Le 14 février donc, l’imâm Khomeiny ordonne que l’écrivain Salman Rushdie soit «exécuté rapidement». Le 18, l’auteur susdit «regrette profondément la peine causée aux croyants sincères de l’Islam». Le 19, ayant eu connaissance de ce regret, l’imâm confirme que Rushdie «doit être envoyé en enfer… même s’il se repent». Depuis, l’imâm est mort. A supposer qu’en ses derniers instants il ait eu à faire le choix laissé au vieux David, on peut parier que son voeu, à lui aussi, aura été de tomber entre les mains de Dieu plutôt qu’en celles des hommes. Mais a-t-il senti monter la peur que tous nous éprouvions soudain de tomber entre les mains de ses émules? Celles de nos Églises, il est vrai, ne sont-elles pas tachées, elles aussi, de sang innocent? …

A travers les tentations résurgentes du fondamentalisme et du légalisme, si incongrues en paysage évangélique, nous avons à demeurer coûte que coûte les témoins du commandement impossible: quand bien même nous aurions la foi à déplacer les montagnes, s’il nous manque l’amour, nous sommes nuls, zéro. Et quand avons-nous commencé d’aimer vraiment ?  J’entends un ami musulman demander en écho : quand donc la shari’a a-t-elle été appliquée réellement ?  Paul avait bien compris que la Loi condamne à l’esclavage (cf. sa lettre aux Galates), car elle ne rend que plus manifeste les transgressions inévitables…

 4. Une voie moyenne…?

Entre les écueils évoqués, le réflexe commun va être de préciser une «voie moyenne», sous-entendu accessible à tous aussi bien que raisonnable dans ses objectifs. L’Islam s’érige volontiers en religion de la mesure. Celle-ci devient un dogme: Dieu n’oblige personne que selon sa capacité (Coran 2, 286). Nous avons fait de vous, ô croyants, une communauté éloignée des extrêmes (Coran 2, 143). Ou encore, à propos du jeûne du Ramadhan, il est bien écrit: Dieu veut la facilité pour vous, il ne veut pas, pour vous, la contrainte (Coran 2, 185). D’où le jugement souvent entendu:

Le mérite de l’Islam est d’avoir su trouver  des choses qu’il importe à tout homme de partager et de pratiquer en commun, comme un minimum nécessaire, minimum qui touche à la fois les besoins spirituels et les besoins matériels de l’homme 5.

Il ne faudrait pas se laisser impressionner par le sentiment que le Christ a ouvert aux hommes une voie que la plupart, nous y compris, ne sauraient suivre aisément. Il y a dans l’Évangile une exigence constante à tenir compte des forces de chacun, et à ne pas lier aux épaules d’autrui de trop lourds fardeaux (Mt 23, 4s). Et saint Benoît ne croit pas déchoir en ne rédigeant qu’une toute petite Règle, écrite pour les débutants (RB. c. 73).

Convenons, cependant, qu’à trop mettre l’accent sur l’idéal nous avons pu donner à croire qu’il était acquis avec la grâce du baptême. Tour à tour, chrétiens et musulmans ont échappé à tout sens de la mesure en se présentant comme «les meilleurs», définitivement.

 5. Un au-delà sous le signe du temps

Plus immense est l’espérance, plus grande est l’échelle, mieux elle sait d’instinct qu’elle ne saurait s’accomplir qu’en s’investissant résolument dans une longue patience. C’est au jour le jour qu’elle aura à se vivre, à s’entretenir. Tous les petits gestes lui sont bons pour se dire. Un verre d’eau offert ou reçu, un morceau de pain partagé, un coup de main donné, parlent plus juste qu’un manuel de théologie sur ce qu’il est possible d’être ensemble.

Nous sommes marqués, les uns et les autres, par l’appel d’un au-delà,  mais la logique de cet au-delà, c’est d’abord qu’il y a mieux à faire entre nous, aujourd’hui, ensemble. Un nouveau monde est en gestation, et il nous revient de révéler son âme.

Le Jugement de ce monde est déjà commencé, et il nous atteint là où nous nous révélons incapables d’être fidèles à nous-mêmes:  

Allez-vous en loin de moi, maudits, au feu éternel ! car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’avais soif, j’étais malade, en prison, et vous n’avez rien fait… (Mt 25, 41 ss)

On lit de même:

Qu’est-ce qui vous a conduits dans le Feu ardent ? Et (les pécheurs) de répondre : Nous n’étions pas au nombre de ceux qui prient, nous ne nourrissions pas les pauvres, nous discutions vainement avec les amateurs de disputes, nous traitions de mensonge le Jour du Jugement  (Coran 74, 40-46).

Depuis trente ans que je porte en moi l’existence de l’Islam comme une question lancinante, j’ai une immense curiosité pour la place qu’il tient dans le dessein mystérieux de Dieu. La mort seule, je pense, me fournira la réponse attendue. Je suis sûr de la déchiffrer, ébloui, dans la lumière pascale de Celui qui se présente à moi comme le seul musulman possible, parce qu’il n’est que oui à la volonté du Père. Mais je suis persuadé qu’en laissant cette question me hanter, j’apprends à mieux découvrir les solidarités et même les complicités d’aujourd’hui, y compris celles de la foi, à ne pas figer l’autre dans l’idée que je m’en fais, que mon Église peut-être m’en a transmis, ni même dans ce qu’il peut dire de lui actuellement, majoritairement. L’exception m’intéresse aussi. Va-t-on dire, en effet, que le moine n’est pas un vrai chrétien sous le seul prétexte qu’effectivement il est plutôt rare en chrétienté?

 6. Pèlerins de l’horizon

Il me paraît que vivre dans la maison de l’Islam, c’est sentir concrètement la difficulté, et donc l’urgence plus grande, de ces nouveautés de l’Évangile que l’Église n’a extraites de son trésor qu’assez récemment (au tournant de Vatican II): non-violence pratique, urgence de la justice, liberté religieuse, refus du prosélytisme, spiritualité du dialogue, respect de la différence, sans oublier la solidarité avec les plus pauvres, toujours à réinventer. Dans le même temps, on perçoit bien qu’il serait contraire à l’Évangile de ne vouloir faire ces nouveaux pas vers l’autre que sous la condition que lui-même en fasse autant. On entend dire parfois: C’est toujours nous qui prenons les devants. Maintenant, stop! Comme si nous n’étions pas redevables, au premier chef, de l’initiative formidable prise par Celui qui nous a aimés jusqu’à l’extrême? Il nous faut donc échapper coûte que coûte à ce talion du donnant-donnant. Il nous hante encore de mille manières. Aller vers l’autre et aller vers Dieu, c’est tout un, et je ne peux m’en passer. Il y faut la même gratuité.

La mission se découvre alors un autre but que Moltmann a défini comme un changement qualitatif de l’atmosphère de la vie.

Parce qu’un même horizon se propose à nous, il devient vital d’apprendre à cheminer ensemble au nom de ce qu’on a de meilleur en soi. Un verset affirme:

Nous leur montrerons bientôt nos Signes,

Aux horizons et en eux-mêmes…       (Coran 41,53).

Ce verset, nos frères ‘Alawiyines de Médéa’ l’ont cité et commenté dès leur première rencontre avec le Ribât, à la Toussaint 1980. Il leur paraissait fonder l’initiative qu’ils avaient prise, quelques mois plus tôt, en venant prier avec notre communauté de l’Atlas. Ils nous avaient alors déclaré d’entrée de jeu:

Nous ne voulons pas nous engager avec vous dans une  discussion dogmatique. Nous nous sentons appelés à l’unité. Dans le dogme ou la théologie, il y a beaucoup de barrières qui sont le fait des hommes. Nous souhaitons ici laisser à Dieu la possibilité de créer entre nous quelque chose de nouveau. Or cela ne peut se faire que dans la prière…

Oui, c’est toujours de par-delà l’horizon de notre raison que Dieu nous vient, quelles que soient nos fois respectives. Et nous pouvons vraiment nous attendre à du nouveau chaque fois que nous faisons l’effort de déchiffrer ses signes aux horizons  des mondes et des coeurs, en nous mettant à l’écoute, et aussi à l’école de l’autre, le musulman en l’occurrence. C’est bien l’objectif de notre Ribât qui, dès ses débuts, il y a dix ans maintenant,  s’était reconnu dans l’intuitiont de Max  Thurian, si proche de celle de nos amis de Médéa :

Il n’est pas demandé à l’Église une attitude de conquête, mais plutôt de présence et d’amitié. Il importe que l’Église assure, au côté de l’Islam, une présence fraternelle d’hommes et de femmes qui partagent le plus possible la vie des musulmans, dans le silence, la prière et l’amitié. C’est ainsi que peu à peu se préparent ce que Dieu veut des relations de l’Église et de l’Islam 6.

Dès lors que nous nous offrons délibérément à la lente et dépouillante transformation d’un long vivre ensemble, nous revivons comme une Pâque, comme un exode, comme une  hégire aussi (pourquoi pas? ), l’aventure spirituelle d’Abraham. Cette vocation de nos Eglises, si profondément  accordée au projet de Dieu sur la famille humaine tout entière, nos évêques d’Afrique du Nord l’ont magnifiquement typée dans une lettre pastorale de 1977, trop peu connue:

Partir de chez soi sans savoir où l’on va, parce que Dieu  nous mène. Quelques-uns ont même l’impression d’avoir quitté, en obéissant à l’appel, le paysage familier des certitudes de leur première formation et du langage dans lequel ils les exprimaient. Mais ils restent tendus dans l’espérance vers  la cité à venir comme les témoins dont parle l’Épître aux  Hébreux : ‘les regards fixés sur Celui qui est l’initiateur de la foi et la mène à son accomplissement (Heb 11, 1-l2, 2) .

 7. Et Jésus-Christ ?

Il est précisément le grand Sacrement de ce tiers-monde de l’espérance, linitiateur de la fol en l’homme et son accomplissement en Dieu, aussi bien au-delà qu’au-dedans de nous, dissimulé aux jeux du monde tout à la fois par la nuée du mystère divin et par le voile de l’incarnation continuée. Avec Vatican II, nous croyons ainsi que le Seigneur est le terme de l’histoire humane, le point vers lequel convergent les désirs de l’histoire et de la civilisation, le centre du genre humain, la joie de tous les coeurs et la plénitude de leurs aspirations (L.G. 45, 2)

Jésus nous a lui-même prévenus: «Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père…> (Mt 11, 27). Teilhard commentait cela à sa façon:

Je crois que l’Église est encore un enfant. Le Christ dont  elle vit est démesurément plus grand qu’elle ne l’imagine.

Ne nous arrive-t-il pas de l’oublier, et de croire qu’être chrétien c’est tout connaître du Christ. Dieu est plus grand, Allah Akbar. Le Christ aussi est plus grand, inconcevablement plus grand. Le proclamer dans la foi nue, c’est le meilleur témoignage (shahâda) rendu à sa divinité.

II. UNE SOCIÉTÉ EN VOIE DE DÉVELOPPEMENT SPIRITUEL…

Nos deux fidélités ainsi définies peuvent apparaître comme deux poteaux parallèles: point de rencontre à l’infini, même s’ils sont fertilisés par le même fumier, souffrance, maladie, mort en particulier. Ils sont fichés en terre, mais dans la stricte verticale d’une même espérance, celle qu’indique encore en Islam le doigt du mourant levé vers le ciel, celle de la Croix, cet arbre si élevé que tous les oiseaux du ciel peuvent y dresser leur nid (et pas seulement les oiseaux!). Et cet horizon dont nous parlions, c’est couché par terre, le nez en l’air, qu’on peut le voir au mieux, à la façon du patriarche Jacob, une belle nuit d’Orient:

Il eut un songe: voici qu’était dressée sur terre une échelle: dont le sommet touchait le ciel; des anges de Dieu y  montaient et y descendaient (Gen 2b’, 10ss).

Une échelle? Mais oui; car enfin, le tiers-monde de l’espérance est, comme tous les tiers-mondes, en voie de développement, de développement spirituel s’entend. L’homme n’est pas un singe pour se suffire d’une perche. Il a été créé debout; il invente la scala pour l’accompagner dans ses montées; avec deux montants, précisément, et des passades de l’un à l’autre, pour prendre appui, à intervalles plus ou moins réguliers. Pourquoi ne pas imaginer de la monter sur deux files, cette échelle commune dont les montants seraient nos fois respectives? La Genèse parle d’anges qui montent et qui descendent, qui remplissent donc tout un espace où nous allons tenter de déceler des échelons pour nos pieds. Ces anges symbolisent bien cet intermédiaire d’un monde spirituel créé ayant sa subsistance propre, entre le monde dit céleste, celui du mystère de Dieu, et le monde terrestre (dunyâ) où l’homme évolue, animal et végétal tout à la fois.

Nous convenons ensemble que la nature de l’homme est aussi – et d’abord – spirituelle. Mohamed Talbi écrit, dans un livre tout récent:

Que l’on réduise l’homme au support matériel de son corps avec, pour seule finalité, la jouissance  sensorielle, ou qu’on le sublime pour qu’il ne qoit plus qu’esprit, il cesse du coup d’être un homme 8.

Nous sommes d’accord avec lui quand il dit encore:

L’unicité de l’homme dans sa bipolarité matérielle et spirituelle est comme le pendant de l’unicité de Dieu.

Mais ces deux unicités ne sauraient être mutilées de cet élan intime qui les porte à s’épouser. Nous contemplons le premier fruit de cette Alliance, un homme nouveau qui s’identifie à l’échelle, montants et barreaux confondus, un homme déiforme en vérité (Talbi citant F. Schuon), un homme cruciforrne, de toute éternité:

En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme (Jn 1,51).

 1. L’appel monastique…

Parce que cet homme nouveau se presente d’abord comme seul pour  le Seul,  il me paraît intéressant de faire ici un  détour par la vie monastique. Ne se présente-t-elle pas comme une quête radicale d’absolu, indépendante des temps et des cultures, comme le soulignait Jean-Paul II à l’occasion du 15ème centenaire de S. Benoît, en 1980:

De tous temps, il y eut dans chaque religion des hommes qui ‘s’efforçant de faire face, de façons diverses, à l’inquiétude du cœur humain’  (Nostra Aetate,2), ont éprouvé de manière exceptionnelle l’attrait de l’Absolu et de l’Eternel  (Lettre apostolique Sanctorum altrix ).

Je veux donc parler ici du monachisme qui se présente historiquement comme antérieur au christianisme, et indépendant de lui, même lorsqu’il vient se greffer spontanément sur le jeune tronc de l’Eglise, comme un  témoignage d’absolu aussi fort que le martyre; et c’est pourquoi il resurgit clans l’Islam.

L’Islam est né au désert; il en porte une marque indélébile. Le Prophète lui-même reste enclin à la méditation et à la solitude (Talbi, p. 21 ). La vie rituelle tend à situer le croyant seul avec le Seul, même à Mekka. quand les Pèlerins se pressent par centaines de milliers. Le muezzin qui appelle à la prière s’exprime en solitaire : Je témoigne… (ashhadu), comme dans la shahâda proprement dite. Au sommet de son minaret, avant les haut-parleurs, il évoquait la lumière entretenue ,jour et nuit dans ces ermitages dont le Coran ravive le souvenir:

Cette lampe se trouve dans les maisons que Dieu a permis d’élever, où son nom est invoqué, où des hommes célèbrent ses louanges à l’aube et au crépuscule. Nul négoce et nul troc ne les distraient du souvenir de Dieu, de la prière et de l’aumône (Coran 24,36-37).

On pense, en parallèle, au sermon de S. Bernard à ses moines:

Ici (au monastère), vous n’avez à vous occuper ni du soin d’élever vos enfants, ni de plaire à vos épouses, ni de marché, ni de négoce, ni même de vivres et de vêtement…La malice du jour et la sollicitude de la vie vous sont le plus souvent étrangères : un Dieu vous a cachés dans l’endroit le plus secret de son tabernacle  (De div. II,1)

Le monachisme chrétien naît aussi au désert. L’Etranger qui arrachait Abraham à la tente paternelle et le poussait au désert, ne manquait pas de lui promettre nombreuse postérité et pays plantureux; mais il devrait mourir sans avoir vu la réalisation de ses promesses. Au sein de l’Islam, comme au sein du Christianisme, s’entretient la conscience de n’être, comme Abraham, qu’étrangers et voyageurs sur la terre…,  faits pour aspirer à une autre patrie. Dieu leur a en effet preparé une ville… (Heb l l, 13ss) à laquelle conduisent tous les chemins de désert.

 2. L’exode de toute lectio divina…

Et la Parole de Dieu se présente aux uns et aux autres comme un viatique pour la traversée du désert, pour la Pâque, pour l’Exode, pour l’Hégire. Les Ecritures sont le trésor où le chrétien aime à chercher, jour et nuit, du neuf et de l’ancien. Ausculta, o fili… Ecoute, fils!  Ce sont les premiers mots de la Régle de S. Benoît. Iqra’, récite! Cet autre impératif ouvre le Coran. Tout musulman l’entend pour soi. La tentation, ici et là, est d’en rester à la lettre, à une lecture fondamentaliste et figée. Mais beaucoup entreprennent un même exode: Prête l’oreille de ton coeur! précise S. Benoît. Faut-il continuer de faire la sourde oreille au message de l’autre, en contestant par principe son lien original avec le Tout-Autre?

Nos amis soufis aiment à citer l’Évangile, qu’ils ont tenu à lire. Tant de paraboles et de paroles de Jésus trouvent un écho vibrant dans le milieu musulman que nous connaissons. Ne  pourrait-on laisser retentir, dans la paix d’une écoute intérieure, le Livre de l’Islam, avec le désir et le respect de ces frères qui y puisent leur goût de Dieu?

Et, en effet, il m’est arrivé bien souvent de voir surgir du Coran, au cours d’une lecture d’abord ardue et déconcertante, comme un raccourci d’Evangile qui devient alors chemin vrai de communion avec l’autre et avec Dieu. Ainsi, pour s’en tenir au cycle de Moise:

Je t’ai façonné pour moi-même! (Coran 20, 20).

Mon Seigneur, je me suis hâté vers Toi pour t’être agréable (Coran 20, 84).

Mon Seigneur, je suis pauvre du bien que Tu me veux (Coran 28, 24), etc…

Il me semble que le Christ de Pâques aurait quelque chose à nous dire de Lui, à travers ces versets et bien d’autres, si nous Le laissions nous rejoindre là, comme sur un nouveau chemin d’Emmüs. Et si son Esprit peut faire vibrer de lumière et de joie la lettre qui le cachait, n’est-ce pas parce que Celui qui accomplit toutes les Ecritures pourrait aussi donner sens plénier à celle-ci, sans rien altérer de son visage? Impossible de s’en convaincre si on n’aborde pas le texte coranique avec un coeur pauvre et désarmé, prêt à se mettre à l’écoute de toute Parole qui sortirait de la bouche du Très-Haut. Car enfin, aurons-nous l’audace et la simplicité d’emprunter ensemble une même échelle, si nous refusons dès l’abord de croire qu’un même Esprit de Dieu  nous y invite ?

Dis: O gens du livre !

Venez à une parole commune entre nous et vous !  (Coran 3,64).

3. Une voie ascendante…

Au-delà de cette lectio en parallèle que le contemplatif vivant en pays d’Islam peut se sentir plus directement appelé à entreprendre, il faut en venir à toutes ces valeurs religieuses de la tradition musulmane qui sont un stimulant indéniable pour ma propre fidélité à ce que j’ai voué par profession monastique. Entre les piliers de l’Islam et les observances essentielles de toute vie consacrée, il y a des correspondances évidentes qui en font comme des échelons successifs pour une ascension commune. Le propre de l’échelon, en effet, est bien de s’enfoncer profondément dans chacun des deux montants de l’échelle et, si possible, à même niveau. C’est un peu comme le pont qui s’édifie à partir de chaque rive. C’est quand on s’essaie à définir ces niveaux d’un authentique progrès spirituel qu’on s’étonne tout à coup de se trouver si proches.

Il faudrait énumérer: le don de soi à l’Absolu de Dieu, la prière régulière, le jeûne, le partage de l’aumône, la conversion du coeur, le mémorial incessant de la Présence qui porte un Nom (dhikr, oraison jaculatoire, prière de Jésus), la confiance en la Providence, l’urgence de l’hospitalité sans frontières, l’appel au combat spirituel, au pélerinage qui est aussi intérieur… En tout cela, comment ne pas reconnaître l’Esprit de Sainteté, (dont nul ne sait d’où il vient ni où il va (Jn 3, 8), d’où il descend ni par où il monte. Son office est toujours de faire naître d’en haut (Jn 3,7), d’attirer sur une voie ascendante (‘aqaba).

Comment pourrais-tu savoir ce qu’est la voie ascendante ? C’est racheter un captif, nourrir, en un jour de famine, un proche parent orphelin,  un pauvre dans le dénuement. C’est être au nombre de ceux qui croient, de ceux s’encouragent mutuellement à la patience, de ceux qui s’encouragent mutuellement à la mansuétude. Tels sont les compagnons de la droite  (Coran 90, 12-18).

La liste des bonnes oeuvres auxquelles nous sommes ainsi appelés peut être indéfiniment allongée par l’imagination du coeur (S. Benoît en énumère soixante-treize au chapitre 4 de sa Règle?). 0n se rejoint très souvent, pour peu qu’on accepte d’y reconnaître des réalités semblables par-delà les modalités qui peuvent différer. Refuser cela reviendrait à concevoir des échelons n’ayant qu’un appui.  Il vaudrait mieux tirer l’échelle!

Quelques exemples concrets: on demandera sans doute si notre échelon jeûne, assez fragilisé somme toute, correspond vraiment à celui du musulman qui pense aussitôt Ramadan. Je laisse la réponse à mon ami Mohamed à qui je demandais ce qu’était pour lui le Ramadan. C’est, me dit-il, un cadeau de Dieu pour nous attirer à Lui. Et d’ajouter: les cadeaux de Dieu ne sont pas toujours faciles!  On pense à la Croix…, à l’Eucharistie aussi. Pourquoi ne pas mettre celle-ci au coeur d’un jeûne qui en ferait le pain de ce ,jour? L’échelon Djihâd, si maltraité par la majorité des Occidentaux, va reprendre toute sa consistance évangélique si on le définit avec Mohammed  Talbi comme l’effort de s’insérer dans la perspective de Dieu 9 . Impossible que cet effort-là mène qui que ce soit à la guerre contre l’homme, si nous le faisons ensemble, il nous désarmera bien au contraire.   

Cette voie ascendante se révèle alors comme celle d’une conversion réciproque par laquelle Dieu nous engage peu à peu  (échelon après échelon), à la mesure de nos fidélités, dans la venue de son Règne  (Evêques d’Afrique du Nord, 1979, 10/3). Ce fut une des plus heureuses intuitions de notre Ribât que de choisir de vivre et d’approfondir, entre deux rencontres, six mois durant, un thème appartenant à l’une  et l’autre tradition et susceptible de nous tenir proches au quotidien: action de grâces, dhikr, alliance, la mort de Jésus, conversion, amour fraternel, unité, vie spirituelle, le chemin de Marie, etc… et puis, tout récemment, appelés à l’humilité.

4. Appelés à l’humilité…

Au terme de ce dernier partage, il nous semblait qu’il faudrait toujours commencer par là tout dialogue entre croyants de bonne foi. Convenir ensemble que Dieu nous appelle à l’humilité, c’est renoncer logiquement à se prétendre meilleurs ou supérieurs; c’est aussi tendre vers une forme d’authenticité personnelle sans laquelle nous ne saurions rêver de prétendre à la Vérité.

Chrétiens et musulmans, nous savons bien que le chemin de la conversion passe par une plus grande unité de vie. Comment ne pas confesser le contraste, souvent stupéfiant, entre notre comportement humain et notre affirmation de foi ?

Mais cette quête inlassable d’une réelle cohésion intérieure et pratique nous conduira beaucoup plus sûrement à la rencontre de l’autre, à ce niveau d’exigence spirituelle qu’il partage avec nous.

Vous savez peut-être que S. Benoît, dans sa Règle, dresse une échelle de l’humilité qui ne se gravit qu’en la descendant: Qui s’abaisse s’élève! Le plus bas échelon est la crainte de Dieu. Il est curieux que la racine RaHaBa qui définit le moine en arabe, connote précisément la crainte. Va-t-il devoir en rester là? Pourquoi pas ? N’est-ce pas là qu’il risque d’être rejoint par Celui qui s’est humilié lui-même jusqu’au plus bas de l’échelle, prenant cette dernière place que personne ne lui ravira jamais ? S’unir à Lui en cet abaissement, c’est tendre à remplir avec Lui tout l’intervalle des degrés jusqu’au dernier échelon, celui de l’amour qui bannit la crainte, celui aussi où le moine peut faire humblement honneur à sa racine grecque: monos… être un avec l’Unique et bien-aimé tourné vers l’Un.

On a dit, écrit que l’humilité était rare dans le Coran. Il faut savoir l’y chercher. Elle caractérise avant tout une attitude devant Dieu, nécessaire à tout progrès spirituel (Coran 2, 45; 3, 199; 17, 109; 21, 19; 32, 15 … ); elle est même une béatitude:

Heureux les croyants qui sont humbles dans leurs prières! (Coran 23, 1-2)

5. Une émulation spirituelle…

Allons plus loin. Cette blessure ouverte d’un appel à l’humilité implique une attitude mutuelle qu’il n’est pas facile d’observer. Dans ses voyages, Jean-Paul II s’adressant aux musulmans (à Mindanao, au Nigeria, au Maroc, entre autres) leur a parlé du besoin que nous avions de ce qu’ils sont, de leur amour. Langage nouveau quand pèse entre nous un si long passé d’affrontements. Il va falloir changer nos vieilles habitudes, reconnaissait le Pape dans son discours de Casablanca:

Nous avons à nous respecter, et aussi à nous stimuler les uns les autres dans les oeuvres de bien sur le chemin de Dieu 10.

Ce principe d’une émulation spirituelle ne saurait étonner les musulmans; lorsque nous en parlons nous-mêmes, dans nos rapports avec eux, c’est en nous référant volontiers à un verset coranique bien connu:

Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté. Mais il a voulu vous éprouver par le don qu’il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions… (Coran 5, 48).

La foi de l’autre est ici un don de Dieu, mystérieux bien sûr;  il impose donc le respect; il ne prendra tout son sens qu’au sommet de cette échelle qui nous retourne ensemble vers Dieu. Et ce don fait à l’autre m’est aussi destiné pour me stimuler dans le sens de ce que j’ai à professer. Le négliger, c’est manquer à la contemplation du travail de l’Esprit et à la part qui nous en revient.

Pourtant, ne faut-il pas avouer avec le P. Moubarac que l’émulation spirituelle reste la parente pauvre du dialogue islamo-chrétien?  Le témoin qui s’exprime ainsi est mieux placé que quiconque pour mesurer le trésor spirituel d’humanité qui s’est constitué, au ras du quotidien, entre chrétiens et musulmans, à travers l’histoire du Liban. Et si le drame de ce pays nous frappe en plein cœur, c’est bien parce qu’il menace de plein fouet cette convivialité spirituelle à laquelle nous ne saurions plus échapper.

Il faudrait peut-être, bien modestement, relever la part des moines dans l’histoire sainte de cette émulation spirituelle. Les évêques d’Orient qui se sont engagés dans le dialogue, comme Théodore Abu-Qurra (VIIIè-IXè  siècles), ou le patriarche Timothée Ier (780-823), étaient des moines. Moine aussi l’évêque Grégoire Palamas, théologien de l’hésychasme (XIIe siècle) qui multipliait les entretiens spirituels avec des docteurs musulmans. L’un d’eux lui déclara : “Le temps viendra où nous nous entendrons”. “Et moi”, dit Grégoire, “je l’approuvai et j’exprimai le vœu que ce temps vienne vite” 11.

En Occident, deux Bénédictins, au moins, ont marqué durablement ce dialogue au fil de l’histoire qui manque cruellement de points de repère: le moine Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire VII (cf. en 1076, sa correspondance avec l’émir El-Nasîr de Bléjaïa), et l’Abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, promoteur d’une première traduction du Coran en latin et contemporain de S. Bernard. De ce dernier, mieux vaut ne point parler ici, sauf à rejoindre et à accepter le reproche sévère que le Secrétariat pour les non-chrétiens (comme on disait alors) adressait aux moines de ce temps par l’intermédiaire d’un de ses responsables, le Père John Shirieda, en date du 4 mars 1986, et dans le cadre de la préparation d’Assise:

Les moines chrétiens de vie contemplative ne vivent pas toujours d’une manière adéquate la réalité de l’Église. Souvent, ils ne perçoivent pas la nécessité de se sentir en communion avec les autres hommes, qui sont à voir comme image de Dieu, frères du Christ et demeure de l’Esprit-Saint.. L’approche des différentes religions à un niveau très  profond de spiritualité est d’une importance capitale dans  le dialogue. C’est ce que réaffirme le Saint Père. Il revient  aux  moines mêmes de prendre l’initiative de ce genre de dialogue, non pas sur un plan purement intellectuel, mais dans l’expérience vécue 12.

A ce reproche échappe au moins un fils de S. Bernard dont le message a su franchir tant de frontières, après sa propre clôture: Thomas Merton, moine de Gethsémani. Bien sûr, cette part des moines est bien pauvre au regard de la pure ordalie spirituelle vécue par le Poverello d’Assise jusque dans l’empreinte des stigmates.

6. Le charme de l’Esprit!

Trois témoignages, pris sur le vif, feront bien mieux comprendre encore que cette émulation, vécue en vérité, suffit à nous constituer déjà en peuple de Dieu ouvert sur l’inouï d’une communion en voie et en vocation de développement.

1) Nous avons eu, je l’ai dit, une rencontre du Ribât sur le thème de l’amour fraternel. Nous avions présenté l’approche chrétienne à partir de la parabole du bon Samaritain (Lc 10, 25-37). Nos amis ‘Alawiya avaient développé le point de vue de la tradition musulmane. Un des participants chrétiens crut bon de souligner aussitôt que l’amour fraternel était spécifique de la foi chrétienne. Je vois encore R., un bon vivant plein de bon sens, accueillant la remarque avec un sourire tranquille, puis intervenant: Nous venons, je crois, de nous dire les uns aux autres que Dieu nous appelait, les uns et les autres, à l’amour fraternel. Aucune échappatoire possible! Nous nous sommes dit aussi, m’a-t-il semblé, que nous avions bien du  mal à y arriver.  Alors, ne nous engageons pas sur un mauvais  chemin sous prétexte que «c’est nous qui…» ou «c’est nous que…». Si nous sommes réunis, c’est pour recevoir  ensemble cet appel, et nous aider mutuellement à mieux y  répondre. L’expérience nous a peut-être appris des ‘trucs’ qu’il nous faut partager pour progresser, chacun, dans cette voie pas facile du tout. Il m’a toujours semblé qu’il y avait là  une belle illustration de ce qu’est le dialogue spirituel par   rapport au dialogue théologique. On se reconnaît fragile et progressant, et on essaie de faire un bout de route ensemble en  s’épaulant pour aller un peu plus vite, un peu plus loin, dans la direction commune ouverte par l’Esprit.

2) II y a quelques années, à l’approche de Noël. N., alors étudiant en droit canonique à Mekka, que nous connaissions bien, arrive avec un grand cheikh soudanais qu’il présente comme professeur à son Université, et soufi. Je propose un café; il refuse. Je ne suis venu que pour une seule chose, explique-t-il. N. m’a expliqué comment vous vivez, et moi aussi j’appartiens à une «confrérie». Alors je voudrais  que vous me donniez le secret de votre ‘chemin vers Dieu’. Je ferai de même avec vous en vous livrant le secret de ma ‘Tariqa’. Vous ne pouvez pas me le refuser. Dieu ne donne ses secrets à ses soufis que pour qu’ils se les communiquent entre eux et s’aident à mieux avancer dans sa voie.

Evidemment, j’étais très perplexe, et très démuni. Quel était au juste mon secret? Pour gagner du temps, je lui demandai de commencer par mexpliquer le sien… et, au fur et à mesure qu’il le décrivait – c’était assez rituel – et le commentait, les idées me sont venues, avec évidence, mais totalement neuves pour moi!

3) Depuis qu’un jour il m’a demandé, tout à   fait à l’improviste, de lui apprendre à prier, M. a pris l’habitude de venir s’entretenir régulièrement avec moi. C’est un voisin. Nous avons ainsi une longue histoire de partage. Souvent, il m’a fallu faire court avec lui, ou passer des week-ends sans le rencontrer quand les hôtes se faisaient trop nombreux et absorbants. Un jour, il trouva la formule pour me rappeler à l’ordre et solliciter un rendez-vous : “il y a longtemps que nous n’avons pas creusé notre puits!”. L’image est restée. Nous l’employons quand nous éprouvons le besoin d’échanger en profondeur. Une fois, par mode de plaisanterie, je lui posai la question : ” Et au fond de notre puits, qu’est-ce que nous allons trouver ? de l’eau musulmane ou de l’eau chrétienne ?”

Il m’a regardé mi-rieur, mi-chagriné : “Tout de même, il y a si longtemps que nous marchons ensemble et tu me poses encore cette question ! … tu sais, au fond de ce puits-là, ce qu’on trouve, c’est l’eau de Dieu. “…

Ces trois faits de vie, et bien d’autres qu’on pourrait citer encore, permettent au moine de goûter ce qu’un autre ami, B., chauffagiste de métier et soufi par grâce, appellerait sans doute le charme de l’Esprit. En effet, je lui disais un jour que je m’étais mis à étudier de près les textes coraniques parlant de l’Esprit de Dieu. Il me semblait qu’ils pourraient livrer la clé du mystère qui nous unit au-delà de ces divergences sur lesquelles nous butons infailliblement. Il me répondit : L’Esprit, il ne faut pas trop chercher qui il est…  Je savais qu’il s’inspirait d’un verset du Coran :

Ils t’interrogent au sujet de l’Esprit.

Dis : l’Esprit procède du commandement de mon Seigneur.

Il ne vous a été donné que peu de sciences (Coran 17,85).

Mais il ajouta de son crû : ne pas trop chercher… ça lui enlève son charme !

Tout corps tend, en vertu de sa pesanteur,

Vers la place qui lui est propre…

Mon poids à moi, c’est mon amour :

Où que je sois porté, c’est lui qui m’emporte.

Ton Esprit nous enflamme et nous porte en haut :

Nous brûlons, nous montons.

Nous gravissons l’échelle de l’âme,

Et chantons le cantique des degrés.

C’est ton feu, ton feu bienfaisant qui nous consume,

Et nous allons, nous montons

Vers la paix de la Jérusalem.

 Quelle joie pour moi d’avoir entendu ceci :

“Nous irons dans la maison du Seigneur”

c’est notre volonté, si elle est bonne,

qui fera de cette demeure notre place,

et nous n’aurons plus rien à souhaiter

que d’y rester éternellement 13 .

III.  LA COMMUNAUTE DES SAINTS EN DOULEUR D’ENFANTEMENT

Par son sommet, l’échelle de Jacob touchait aux cieux. Le moment est donc venu de donner à notre échelle du dialogue islamo-chrétien, et à la société qu’il instaure, son point d’appui vers l’au-delà. J’ai un peu le sentiment que la théologie descendante qui s’impose encore, ici et là, aurait commencé par assurer l’ancrage eschatologique. Je note cependant que, dans la vision de la Genèse, comme dans celle qu’annonce Jésus en S. Jean, les anges commencent par monter…, et la logique de l’incarnation ne nous laisse guère le choix. Voilà notre échelle bien arrimée dans notre glaise commune. Entre les deux montants, nous avons vu se dessiner des échelons qu’il s’agit moins de compter que de monter. Et nous voici, par-delà l’horizon, sûrs de trouver en Dieu cet appui solide, ce Rocher consistant que chantent les Psaumes. Mais c’est aussi là son mystère, opaque à nos yeux, impénétrable: Al-Samad, un de Ses plus beaux noms. Pour que tiennent tout contre Lui les deux montants de notre échelle, il importe qu’Il soit ceci et cela que nous disons, les uns et les autres, dans nos fois respectives, et plus que cela pour tous, comme l’écrivait l’émir ‘Abd al-Qâdir dans un texte volontiers cité par Mgr Teissier:

Si tu penses et crois que Dieu est ce que professent et croient toutes les écoles de l’lslam, sache que Dieu est cela et qu’il est autre que cela!

Si tu penses et crois ce que croient les diverses communautés   – musulmans, chrétiens, juifs, mazdéens, polythéistes et autres -, sache que Dieu est cela et qu’il est autre que cela… Aucune de ses créatures ne l’adore sous tous ses aspects…14 .

Mais notre échelle, qui s’est voulue un chemin de société, peut aussi légitimement s’appuyer sur cette réalité de la foi qui lui est ajustée: l’assemblée des élus ayant effectué le passage de ce monde au Père. Nous y contemplons la Jérusalem nouvelle en qui tout homme est né (Ps 86, 5) par le Christ, et pour le Christ et dans le Christ, une Église qui, bien loin d’être repliée sur elle-même, est extatique, selon le mot de Paul VI dont le Cardinal Duval devait donner un si beau commentaire dans sa lettre pastorale du Carême 1980 intitulée: Présence  fraternelle.

1. Un mystère en urgence d’incarnation

De tout temps, le mystère de cette solidarité spirituelle universelle a été pressenti, en dépit des luttes implacables qui n’ont cessé d’occuper le devant de notre scéne. Le  sentiment a prévalu que le monde se désagrégerait de lui-meme sans l’intercession inlassable de ces saints apotropéens que Massignon rattachait au témoignage d’Abraham. Qu’ils soient sept ou douze, ces Abdâl sont comme les pilotis de l’univers. Ils se tiennent seuls en lieu et place de tous les autres, pour lever les bras au-dessus de la mêlée humaine, comme Moïse, de préférence au sommet des montagnes ou au creux des vallées. Sait-on que le Mont Liban est appelé Djabal el-Abdâl.

On dira que la croyance populaire en terre d’Islam est souvent plus restrictive, comme ce fut longtemps le cas même entre chrétiens séparés. Cette croyance s’inspire peut-être du Coran pour exclure du salut les non-musulmans, y compris les gens du livre; il est écrit, en effet :

Le culte de celui qui recherche une religion en dehors de l’Islam n’est pas accepté. Cet homme sera, dans la vie future, au nombre des perdants (Coran 3,85)

Mais le contexte parle de ceux qui négligent de chercher Dieu ou s’égarent en  route après avoir été croyants. Cest dans un contexte identique, rappelons-le, que St Cyprien de Carthage a pu affirmer tranquillement: hors de l ‘Église, pas de salut,  sans se douter des sectarismes qu’il allait engendrer. Évitons, de même, de figer l’Islam dans un rejet. Un autre verset exprime une ouverture que beaucoup de nos amis pratiquent avec conviction:

Ceux qui croient ceux qui pratiquent le judaïsme,

ceux qui sont chrétiens ou sabéens,

ceux qui croient en Dieu et au dernier jour,

ceux qui font le bien: voilà ceux qui trouveront

leur récompense auprès de leur Seigneur.

Ils n’éprouvent plus alors aucune crainte,

ils ne seront pas affligés   (Coran 2,62).

Pour aller plus loin,  dans la ligne exacte de ma foi au Christ, il me faut évoquer ici un ami musulman connu au temps où je me trouvais affronté, avec toute ma génération, à la dure réalité de ce qu’on a appelé la guerre d’Algérie. C’était un homme mûr, profondément croyant et apparemment unifié; il m’a appris à parler de Dieu sans respect humain, et à aller vers Lui avec simplicité et confiance. Une affection profonde naissait… Cet homme illettré ne se payait pas de mots. On le sentait écartelé entre ses frères et ses amis, incapable de trahir les uns pour les autres, mettant ainsi en jeu sa vie et la charge de ses dix enfants. Il devait concrètement exprimer ce don en payant de sa vie la protection qu’il avait cherché à donner, au cours d’un accrochage avec ses frères, à un ami plus exposé que lui.

Depuis lors, je sais pouvoir fixer au terme de mon espérance, dans la communion de tous les élus avec le Christ, ce frère  bien-aimé qui a vécu, jusque dans sa mort, le commandement de l’amour parfait. Cet au-delà de la communion des saints, où chrétiens et musulmans, et tant d’autres avec eux, partagent la même joie filiale, il nous revient de la signifier visiblement, comme tous les autres mystères du Royaume. Et comment s’y prendre autrement qu’en aimant dès maintenant, gratuitement, ceux qu’un dessein mystérieux de Dieu prépare et sanctifie par la voie de l’Islam, et en vivant avec eux le partage eucharistique de tout le quotidien? De plus, il me semble qu’en entrant dans l’urgence d’incarnation de cette réalité de communion qui nous dépasse tellement, on exorcise au mieux les relents de prosélytisme et cette idée fixe qui tend à réduire la conversion au passage d’une religion à l’autre. Quand il y a passage effectivement, c’est que Dieu est intervenu plus loin que les médiations humaines, et cela aussi impose respect.

2. Ora et labora!

Prière et travail: on a dit que telles étaient les deux mamelles de la vie bénédictine; ce sont aussi celles du dialogue existentiel tel que nous l’avons défini. Une vraie présence chrétienne en milieu musulman doit s’inscrire sur ces deux registres à la fois. L’histoire prouve que la tentation est souvent de privilégier l’un ou l’autre, parfois au mépris du second.

On pense au témoignage de frère Charles et de sa famille religieuse, si profondément liée à une permanence de travail et de contemplation parmi les plus pauvres. Restons aussi fidèles au message vécu par Mgr Tudtud, évêque de Malawi (Philippines), à l’autre extrémité du monde musulman:

La présence chrétienne, écrivait-il, ne peut être celle d’un  observateur réformateur, donateur ou bienfaiteur. Ce n’est pas une présence entourée d’une aura de supériorité ou  d’expérience. C’est une présence de totale solidarité et d’authentique sympathie avec les musulmans, sur un plan d’égalité. Et tous ceux qui viennent pour vivre parmi eux  doivent «retirer leurs chaussures» comme Moïse, car la terre qu’ils vont fouler est sacrée: Dieu est déjà présent avant qu’eux n’arrivent 15 .

Comment vivons-nous cela à N.-D. de l’Atlas à Tibhirine? Nous avons eu à tâtonner en ayant conscience qu’il nous faudrait inventer dans ces deux directions. Après  l’indépendance du pays, nous sommes passés de la formule classique d’un certain nombre d’ouvriers salariés à celle de quatre ou cinq associés travaillant avec nous un terrain qui nous appartient: Chacun a sa parcelle, il s’agit  de jardinage, nous partageons les récoltes moitié-moitié. Cela suppose conscience et confiance, ainsi qu’une bonne entente entre nous, ne serait-ce que pour le partage de l’eau ou la commercialisation. On peut dire que tout va bien!

Lorsque tu es libre de tes occupations, lève-toi pour prier, et recherche ton Seigneur avec ferveur (Coran 94, 7-8).

Au chapitre de la prière, nous nous sommes laissés conduire. Nous avons commencé par accepter que des hôtes musulmans qui nous sollicitaient puissent faire retraite parmi nous en toute liberté, à condition bien sûr qu’ils respectent ce qu’ils venaient chercher, un climat de silence, de solitude, et de participation au travail s’ils le désiraient. Avec les ‘Alaouiyines, c’est un groupe qui sollicitait une rencontre de prière avec notre communauté comme telle. Un long, compagnonnage avec eux nous a permis d’inviter plus largement amis ou voisins à s’unir aux rencontres d’Assise, en 1986, ou de Kyoto, l’année suivante. Un pas de plus a été accompli, l’an dernier, lorsque nous avons offert au voisinage une grande salle devenue libre pour quelle serve de mosquée provisoire, en attendant celle qui se projette tout à côté. Ainsi, cloche et muezzin se correspondent ou se succèdent, à l’intérieur du même enclos, et il est difficile de ne pas accueillir l’appel à la prière d’où qu’il vienne, comme un rappel de la communion qui prévaut au coeur de Celui vers qui nous nous tournons avec le même abandon.

3. Une communauté prosternée

O vous qui croyez !  Inclinez-vous, prosternez-vous,

Adorez votre Seigneur, faites le bien.

Peut-être serez-vous heureux  (Coran 22,77).

Ce simple verset permet encore de signifier notre communion en répondant ensemble à un double appel de prosternement.

Il y a d’abord celui du prier avec. Beaucoup s’interrogent.  Est-ce acceptable ? Quel langage commun qui ne soit pas équivoque? Certains restent catégoriques: ensemble pour prier, à la rigueur; prier ensemble, non! Pas de syncrétisme… même si, en définitive, l’Esprit-Saint se révèle expert en la matière (et sans attendre que nos voix s’accordent pour le cantique de l’Agneau). On sait les déclarations prudentes qui ont précédé Assise; elles étaient nécessaires pro bono pacis . Néanmoins,  au même moment, dans l’intervention déjà citée,  le Pére Shirieda disait aux moines:

Il est important de vivre la solidarité, non seulement avec ceux qui souffrent, mais aussi avec ceux qui prient. Ceux qui prient ensemble, quelle que soit leur religion, ne sont plus étrangers l’un à l’autre, mais de vrais frères qui cheminent ensemble vers Dieu. Prier ensemble, c’est le dialogue religieux par excellence 16 .

Nous n’avons pas eu à faire effort pour l’accepter. En 1986, nous avions déjà une assez longue expérience d’une prière commune faite d’invocations, de chants, d’écoute, de silence, de partages. Un petit fait pourrait aider à convaincre. La rencontre d’Assise était un lundi. La veille, dimanche, l’Eglise nous proposait l’évangile du pharisien et du publicain (Le 18, 9-14). En le commentant, je notai que les pèlerins du lendemain, à Assise, devaient pouvoir se rejoindre dans la prière du publicain: Prends pitié de moi, pécheur! Quand nous nous sommes retrouvés, le lundi soir, à une trentaine, l’ami musulman qui engagea la prière commune commença exactement par là: Rabbî, irhamna !  Prier ensemble ou être ensemble pour prier? La question était dépassée…: nous étions une seule communauté prosternée dans l’attitude du publicain.

Faites le bien! Le Coran développe cette invitation, et c’est souvent en énumérant ce que nous appelons les oeuvres de miséricorde. Elles fondent l’aumône ou zakât. Plus profondément, elles disent l’urgence de traiter le prochain comme soi-même. La Règle d’Or, ici et là. Un hadith précise: Les hommes, tous les hommes, sont la famille de Dieu, et parmi  eux, le plus aimé de Dieu est celui qui rend le plus de services à   sa famille (cité par Talbi, op.cit., p. 62). Nous devons donc apprendre à pratiquer de mieux en mieux ensemble cet autre prosternement, devenu pour nous quasi sacramentel depuis que Jésus, se levant de table, le dernier soir, l’a pratiqué dans le geste du lavement des pieds répété devant chaque disciple, Judas y compris: Faites ceci en mémoire de moi! … ce que j’ai fait pour vous, faites-le, vous aussi! (Jn 13, l ss).          

Le cardinal Duval n’a cessé de répéter que l’Esprit-Saint est à l’oeuvre en tout geste gratuit d’amour fraternel…, plus sûrement peut-être qu’en toute prière.

4. Le lien de la paix

Ne permets pas qu’en invoquant ton Nom, nous venions à justifier les désordres humains… O Dieu, auteur de la  justice et de la paix, accorde-nous la joie véritable et l’amour authentique, ainsi qu’une fraternité durable entre les peuples.

En entraînant les jeunes de Casablanca dans cette prière, dont la forme épousait si fortement celle de leur tradition musulmane, Jean-Paul II faisait oeuvre de paix. Et déjà, il désignait la paix comme signe et gage du service que les croyants peuvent seuls rendre au monde, à condition qu’ils parviennent enfin à s’entendre mutuellement. Le grand signe d’Assise 1986 est peut-être moins la prière elle-même que son objet – la paix du monde -,  et le prix consenti pour avoir le droit de l’implorer: lever les frontières et les préjugés qui retenaient les hommes de religions de se retrouver coude à coude et de fumer ensemble le calumet de la paix.

 Une même racine arabe SLM signe la parenté entre trois mots qu’il n’est pas si fréquent de réunir: la Paix, as-SaLâM, qui est aussi un des plus beaux noms de Dieu incluant un don que le monde ne peut se faire à lui-même; iSLâM, qui est essentiellement soumission à Dieu, avant d’être religion particulière; une attitude qui est source de paix intérieure et de communion filiale dans le Christ soumis et tout à son Père. Echelle enfin, ou SuLLaM: comme celles des grands mystiques, de S. Jean Climaque à Ghazâlî, ou Thérèse d’Avila avec ses châteaux et ses demeures; l’échelle que nous avons tenté de dresser ici n’est-elle pas tout entière au service de la paix, sur la terre comme au ciel, entre tous les hommes de bonne volonté ?

Cette, vocation commune à offrir au monde le signe de notre paix mutuelle ne serait-elle que fumée sans lendemain? A s’en tenir aux faits, on le penserait. Mais la grâce de notre temps est de se montrer exigeant à notre endroit: A quoi vous sert de croire, si nous ne pouvons dire de vous tous : “Voyez comme ils s’aiment !” Combien de jeunes, aujourd’hui,nous posent cette question , en Occident notamment, y trouvant prétexte à chercher Dieu ailleurs! les guerres de religion(s) – croisades y compris – ont toujours fait tort à la cause de Dieu; elles paraîtront de plus en plus intolérables. Vous êtes (ensemble) le sel de la terre; si le sel s’affadit, avec quoi…? M. M., porte-parole habituel du groupe des `Alaouiyines, m’écrivait, en me  donnant quelques idées pour notre  thème de ces Journées:

Le Nord regarde le Sud avec mépris; le premier,malade, le second, paumé… Donc, un déséquilibre total, un échec. Il ne reste aujourd’hui qu’un espoir auprès des croyants…

L’humanité peut pardonner aux politiciens, aux scientifiques, mais elle ne pardonnera jamais aux croyants, aux priants, de l’avoir délaissée.

De toute évidence, nous avons encore beaucoup à apprendre pour nous respecter dans le simple quotidien d’un vivre ensemble. La plupart des ménages mixtes en savent quelque chose. Parfois, c’est la rupture, avec ses drames, et des enfants désarticulés, sans échelle. Il y a aussi quelques belles réussites. J’aimerais leur rendre hommage comme aux premières cellules visibles de cet immense mystère de la communion d’au-delà : Là où deux ou trois sont réunis en mon Nom, je suis au milieu d’eux !  Quant au célibat librement consenti pour le Royaume, il sera d’autant plus signifiant de l’amour de Dieu pour la multitude, manifesté dans le Christ, qu’il permettra aux musulmans parmi lesquels il est vécu de trouver leur place dans un cœur d’homme ou de femme ouvert  d’avance au trésor que chacun porte en secret.

5. Une vocation insoupçonnée…

Nous sommes, en effet, les témoins d’un mystère  d’ouverture, les héritiers directs, en ce sens, de cet autre centurion romain qui crut en contemplant le cœur ouvert du Christ élevé de terre. Plus de ghetto possible, plus de tombeau, pas d’autre Saint des saints que ce Coeur-là. En  Lui, les deux ne font plus qu’un, toujours, partout.

Une vocation insoupçonnée? C’est d’abord celle de la différence. D’instinct, nous la contestons: et pourtant, elle est là partout, dans la création, en nous-mêmes;  c’est même elle qui nous spécifie comme unique. Elle appartient au mystère de Dieu; c’est l’Esprit-Saint qui en témoigne, nous donnant d’unir le Père et le Fils par ce Nom de chacun qui appelle l’autre. Pourquoi nos différences entre chrétiens et musulmans n’auraient-elles pas très largement le sens de cette communion qui est en Dieu? Jean-Paul II a eu, en ce sens, des mots très forts :  seul l’ordre de l’unité est divin; celui des différences et des divergences, même religieuses, relève plutôt “d’un fait humain”, sauf bien sûr, “celles dans desquelles se reflètent le génie et les “richesses’ spirituelles donnés par Dieu aux nations (Cf. Ad Gentes, 11). Cette différence-là, disent nos amis `Alaouiyines, elle est miséricorde de Dieu.

Autre vocation insoupçonnée? Celle de la théologie! Elle avait un peu la prétention d’occuper tout le terrain de l’Esprit, et donc de gérer doctement ce qui s’est toujours dit ou fait. Assise, c’est en quelque sorte l’initiative de l’Esprit s’emparant de celle du Pape à la faveur d’une expérience spirituelle commune, imprévisible, incontestable. Aucune théologie crédible, désormais, qui n’assumerait pas les perspectives ouvertes par ce signe éloquent. Jean-Paul II le répète, comme pour s’en convaincre lui-même, avec une belle humilité: nous sommes invités à la réflexion. Quelle signification? Quelle clé de lecture? Accueillir cette leçon de choses, cette catéchèse intelligible à tous…

Vocation insoupçonnée, encore? Celle de l’autre qui n’est ni l’un, ni l’autre, c’est-à-dire ni chrétien, ni musulman… Dans l’Evangile, il n’a pas d’autre nom que celui de sa collectivité de destin: Samaritain, Cananéenne, Romain… comme pour mieux nous soustraire à la tentation de l’accaparer, lui, (elle), en le séparant des siens. Notre Dieu fait bon accueil à l’Etranger dans sa maison de prière; à nous de signifier cette hospitalité du divin aux noms de cette communauté d’origine, de destin et d’insertion qui s’écrit aux trois niveaux de notre échelle. Je pense au Cheikh I. se recueillant sur la tombe d’un musulman sans prêter attention à celle d’un juif, de l’autre côté du mur. La nuit, il rêve: une voix qui lui dit de prier aussi pour le juif… Comment est-ce possible? Il interroge son père, qui lui donne comme seule réponse le verset suivant:

Les croyants sont frères.

Établissez donc la paix entre vos frères.

Craignez Dieu! Peut-être vous fera-t-on miséricorde (Coran 49, 10)

Il repartit donc prier sur la tombe de l’autre. Que manque-t-il pour que la Palestine soit un lieu de paix entre frères, et pas seulement un cimetière? Planter le signe d’Assise à Jérusalem!

6. Lex orandi, lex credendi

Dis-moi comment tu pries: je te dirai ce que tu crois. Nos lieux de prière ont conservé au moins un indice de la vocation à rassembler- liée à nos fois respectives: synagogues, églises, djem’â… une même étymologie, pourtant, l’autre est souvent prié de rester au seuil du sanctuaire qui n’est pas celui de sa tribu. Il a fallu que ce soit la société civile, et laïque, qui en vienne à inventer des lieux de prière polyvalents, dans les aéroports ou autres grandes surfaces. L’histoire n’enregistrait jusque-là que des changements d’identité – église ou mosquée – au gré de fluctuations politiques souvent meurtrières.

La prière de l’assemblée elle-même a vocation d’éclairer la foi en l’approfondissant, parfois en la précédant. Qui dira les frontières de ce nous que Jésus nous a enseigné à prier dans le Pater? On prend acte aussi que la Fâtiha du musulman s’exprime en nous. Michel Lelong n’a pas craint d’établir un parallèle entre les deux prières-souches.

Qui vit en pays musulman éprouve le besoin de retrouver dans la prière liturgique l’ouverture à l’autre qu’il a vocation de signifier. Le plus souvent, il se sent fortement soutenu par les très belles oraisons du missel de Vatican Il. Parfois, il bute, notamment dans la Liturgie des Heures, sur des expressions réductrices de sa foi, du genre:

Que notre prière faite au nom de Jésus appelle le salut sur tous ceux qui invoquent son Nom (Lundi à None).

J’ai demandé un jour à Y., récemment baptisé, comment désormais il ressentait l’Adhân (l’appel à la prière): désintérêt? agacement? refus? Il m’a répondu simplement: J’essaie de m’unir au Christ qui va offrir à son Père cette prière-là…

Souvent, nous avons à prier pour des amis, des voisins défunts. Est-il normal qu’il soit officiellement interdit de les mentionner au cœur de l’Eucharistie ? Il est si facile d’ajuster la formulation : ceux qui n’ont pas été baptisés ne sont-ils pas définitivement plongés dans la mort du Christ et déjà participants de sa résurrection, quand ils ont eux-mêmes goûté la mort?

Personnellement, j’ai souvent émis le voeu que soient inscrits au propre de nos Eglises ces saints de l’Ancien Testament que le Christ a lui-même associés à l’éclat de sa Gloire, que le Coran mentionne, que l’Islam vénère, et auxquels l’Eglise d’Orient a voué un culte immémorial; pour le moment, Abraham a obtenu gain de cause. Mais Moïse, Elie, Melchisédech, Zacharie et Elisabeth? Ces grands  témoins ne pourraient-ils nous aider à entrer, à notre façon, dans les célébrations les plus marquantes du calendrier musulman? Sur cette question, le petit livre du P. Michel Lafon est un point de départ.

De même qu’il y a un Conseil pour le dialogue interreligieux à côté du Conseil pour l’unité des chrétiens, de même, ne serait-il pas légitime d’introduire dans le Missel Romain, à la suite de la messe pour l’unité des chrétiens, un autre formulaire de messe pour la compréhension et le partage spirituels entre tous les croyants? Qu’ils soient un, tous…! (Jn 17, 21)  dit Jésus. En définitive, c’est bien cette prière du Christ qui me paraît avoir été malmenée par nos divisions intestines. Si nous réapprenons, à la faire plus loin que la simple réconciliation entre Eglises séparées, il nous sera sûrement offert de mieux goûter l’unité qui demeure entre nous, frères chrétiens, comme un don irrémissible,  voilé peut-être comme la sainteté, mais déchiffrable comme elle… Je crois en l’Église, une, sainte… Peut-être que Marie pourrait nous aider à déchiffrer cette réalité, Si nous allons jusqu’au bout d’une hospitalité réciproque vécue dans le mystère de la Visitation. Le mystère de la foi est intercession du Christ, unique premier-né d’une multitude de frères.

7. Une hospitalité réciproque…

Nous professons, les uns et les autres, l’hospitalité comme un devoir sacré de notre foi. Celui qui nous partage généreusement son pain, son toit, son temps, nous traite comme ces petits en qui Jésus, avant lui, a reconnu ses frères. A notre tour, nous pouvons l’accueillir par avance, comme le Christ lui-même: Viens, béni de mon Père, dans le Royaume qui t’a été préparé… (Mt 25, 31-35).

Mais cette hospitalité réciproque doit logiquement commencer là où Jésus est venu nous chercher tous en se livrant lui-même, pour la multitude, en rémission des péchés. Paradoxalement, c’est à la table des pécheurs que j’apprends à signifier au mieux, à l’étape où j’en suis, le mystère promis de communion des saints. Le pain multiplié qu’il nous est déjà donné de rompre ensemble, chrétiens et musulmans, est celui d’une confiance absolue en la seule miséricorde de Dieu. Lorsque nous acceptons de nous retrouver dans ce partage, doublement frères parce que prodigues et parce que pardonnés, quelque chose peut se célébrer entre nous de la fête ordonnée de toute éternité, pour nous rassembler dans Sa Maison. Il y a entre nous, déjà, une table servie, mystère écrit et toujours à déchiffrer:

Jésus, fils de Marie, dit: O Dieu, notre Seigneur!

Du ciel fais descendre sur nous une Table servie! (Coran 5,114)

Cette hospitalité réciproque. c’est celle de Marie et du disciple bien-aimé, au pied de la Croix. Autrefois, la Mère interrogeait: Ceux-ci, qui me les a enfantés? … (Is 49, l8s). Aujourd’hui, elle dit simplement: Comment cela se fera-t-il,? Il lui est répondu: L’Esprit-Saint les prendra sous son ombre… Et Marie se laisse prendre à demeure, prête à courir chez le voisin pour accueillir et chanter d’âge en âge toutes les visitations de l’Esprit. En commentant le chemin de Marie avec sa foi musulmane, M. M. nous disait: L’Esprit-Saint est toujours avec celui qui prend Marie chez lui!

Le mystère de la Visitation est bien celui de l’hospitalité réciproque la plus complète. Il est bon que l’Eglise le mette de mieux en mieux au coeur de la hâte qui la porte vers l’autre. Elle découvre alors sa Mission telle que l’explicitait notre frère et notre Père Jean-Marie Raimbaud en ouvrant, l’an dernier, le Synode de son Eglise de Laghouat, si petite, si semblable à nous dans notre désert:

La ‘Mission’ sous l’action de l’Esprit-Saint est la confluence de deux grâces, l’une donnée à l’envoyé, l’autre à l’appelé, le non-chrétien. Le chrétien s’efforce de lire ce que Dieu lui dit par la personne du non-chrétien; il s’efforce aussi d’être lui-même, avec sa communauté, un signe visible, une Parole aussi claire que possible du Dieu, Père, Fils et Esprit.

Alors jaillit le Magnificat, infiniment repris en Eucharistie.

Jean-Marie, décédé récemment, plus optimiste que moi, parlait de confluence là où je parle de parallèle. Maintenant  il nous dit où se situe la confluence, et nous avons à le rejoindre là où Dieu l’a pris.

Au moment d’achever ce trop long parcours, voici donc la parole d’un pasteur brusquement arraché à ceux qu’il guidait, par des chemins de désert, depuis plus de vingt ans. A lui, comme à tant d’autres, nous posions inlassablement la question : Veilleur, où en est la nuit? Veilleur, où en est la nuit ? Et il nous répondait, comme autrefois  le prophète  (lsaïe) : Le matin vient, et de nouveau la nuit. Si vous voulez encore poser la questions, revenez ! (Is 22,11s). Maintenant que s’est levée sur Jean-Marie, un dimanche matin, la plénitude de l’aurore pascale, sa vie auprès de Dieu prend le sens du message qui concluait son ouverture du Synode et qu’il a signé jusque dans sa façon de vivre sa mort : Le Royaume de Dieu est là, au milieu de vous.

Aurons-nous des cœurs de pauvre pour l’accueillir ?

Il nous faut revenir au pied de l’échelle plantée dans cette nuit des hommes et gravir, échelon après échelon, la voie étroite qui transfigure les compagnons de l’ombre en  fils de lumière. Parfois, un éclair Lumière sur lumière! (Coran 24, 35), lampe-témoin d’une fécondation spirituelle préparant en secret l’ultime et radieuse naissance 17.

* L’auteur de ce texte est le Père Christian de Chergé, prieur des Trappistes de Notre-Dame de l’Atlas (Tibhirine, près de Médéa, Algérie) dont on sait qu’if fut enlevé avec six de ses frères, le 27 mars 1996, par un Groupe Islamique Armé. Les «sept dormants» furent séquestrés pendant près de deux mois avant de connaître la mort dramatique que l’on sait (cf. Islamochristiana 22 (1996), pp. 199-207).

** Le texte ici reproduit constitue l’intégralité de l’intervention-témoignage que le Père Christian de Chergé fit aux Journées Romaines de septembre 1989 devant un auditoire de personnes engagées dans le dialogue islamo-chrétien.  Il voulut y exprimer son point de vue spirituel et eschatologique quant à  «un projet commun de société» .

1 Documentation Catholique, n° 1903 du 6 oct. 1985, p. 940.  

2 Hamidullah, Initiation à l’Islam, n° 496, p.188

3 Documentation Catholique, n° 1457 du 17 octobre 1965, col. 1730 ss.

4 Jean Daniélou, Oraison, problème politique, Fayard, 1965, p. 46.

Hamidullah, op cit. n°203, p.76

6 Tradition et renouveau dans l’Eglise, Taizé, 1977, p.14

7  Documentation Catholique, n° 1724 du 17 juillet 1977, col: 679 ss.

Un respect têtu, Nouvelle Cité, 1989, p. 34

9  Mohamed Talbi, op. cit., p. 26.

10  Documentation Catholique, 1985, loc.cit.

11 Cité par Olivier Clément in Un respect têtu, op. cit., p. 263.

12 Bulletin de l’A.l.M. , 1987.

13  Saint Augustin, Confessions,  XIII, 10

14  Cf. Eglise en Islam,  Centurion, 1984, p.33

15  Cf. Lien d’Oran,  mars 1980

16  Loc. cit.

17  Cf. Mohamed Talbi, op.cit. p. 42

 Islamochristiana n° 23, 1997, pp.1-26

 

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