Le dialogue islamo-chrétien après Nostra Aetate

Le 28 octobre 1965, à Saint-Pierre de Rome, est signée la déclaration des Pères du concile Vatican II traitant du rapport de l’Eglise catholique romaine avec les autres religions. Elle porte l’en-tête Nostra Aetate, « A notre époque », comme si l’Eglise voulait désormais désigner le contexte historique et spatial de ce XXe siècle comme déterminant pour sa redéfinition.

Cette déclaration est une des plus courtes qu’ait produite le concile. Elle concentre en cinq chapitres le regard d’aggiornamento voulu par l’épiscopat catholique mondial en réponse à son environnement pluri-religieux, duquel l’Eglise ne peut s’extraire ni se substituer sans courir le risque d’un sectarisme contre-productif ou d’une aliénation stérile.

Car l’Eglise a agi selon sa conviction profonde que le dessein de salut enveloppe tous les hommes, quelle que soit leur religion, puisque déjà une année auparavant, en 1964, le concile avait souscrit à l’affirmation théologique que l’humanité tout entière est appelée à la communion

avec Dieu (cf. Lumen Gentium 2) : « à cette union avec le Christ, qui est la lumière du monde, de qui nous procédons, par qui nous vivons, vers qui nous tendons, tous les hommes sont appelés» (LG 3). Et de développer sa vision des non-chrétiens plus précisément encore pour les juifs et les musulmans (cf. LG 16) qui, bien que n’ayant pas encore reçu l’Evangile, « sont ordonnés au peuple de Dieu » que forment les chrétiens – ordinantur dans le texte originel, un verbe latin au passif qui n’attribue guère de participation active aux concernés !

Mais le concile ira encore plus loin avec la déclaration Nostra Aetate. La phrase est du reste célèbre : « L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions », mais c’est le respect de leurs traditions, de leurs règles et doctrines qu’elle promeut, car « souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes [s’y trouve] » (Nostra Aetate 2).

Et d’invoquer la prudence, la charité, le dialogue et la collaboration comme les attitudes à exercer face aux autres religions, dont elle dit reconnaître, préserver et faire progresser « [les] valeurs spirituelles, morales et socioculturelles » (ibid.).

Cela est donc valable pour l’Islam, dont le chapitre qui lui est consacré précède celui sur les juifs – une préséance intéressante, car dans Lumen Gentium, c’est « en premier lieu » aux juifs que le concile s’adressait (cf. LG 16). En tous les cas, Nostra Aetate tente, pour la première fois avec autant de solennité, d’esquisser le regard de l’Eglise catholique sur le monde musulman. Cela donne lieu à deux paragraphes de teneur inégale.

 17 octobre 2005

Dialogue islamo-chrétien 40 ans de Nostra Aetate

 Thierry Schelling s.j., Genève

Cet automne, on fêtera le quarantième anniversaire de « Nostra Aetate », une déclaration du concile Vatican II qui traite des relations de l’Eglise romaine avec les autres religions.

Bilan par la lorgnette du dialogue islamo-chrétien. octobre 2005.

Le premier regroupe les éléments consonants entre le credo islamique et la doctrine chrétienne : foi en un Dieu unique et créateur qui a communiqué avec les hommes, vénération des prophètes et de Marie, attente du Jugement dernier, pratique de la prière, de l’aumône et du jeûne, en relevant tout de même subrepticement le fait « qu’ils [les musulmans] ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu ». Un « détail » de poids, certes, mais dont l’explicitation théologique n’avait pas lieu d’être dans cette déclaration.

Le résumé est bien réussi. On doit probablement sa concision aux Eglises arabes/ arabophones présentes au concile (chaldéenne, maronite, melkite, copte et syriaque) et qui ont cohabité tant bien que mal avec l’Islam depuis mille quatre cents ans !

Oublier le passé ?

Le second paragraphe de la déclaration est plus problématique. Il dit notamment que « si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle (…) ». « Oublier le passé » est tout simplement impossible humainement parlant. Et pour la psychologie et l’équilibre tant de l’individu que de la communauté, quel mal ferait un tel oubli pour avancer (sincèrement ?) en vue de se comprendre et de comprendre les autres ? Ne faudrait-il pas mieux l’étudier pour l’intégrer à son présent ? Ainsi, tant dans la croissance personnelle ou communautaire que dans les rapports islamo-chrétiens, il s’agit d’en élaguer la naïveté et l’irénisme et d’aiguiser le regard au réalisme de la rencontre de l’autre dans son altérité.                     

Heureusement, cette exhortation à l’oubli du passé a été remise en question de facto lorsque l’Eglise elle-même, le 12 mars 2000 par exemple, a demandé pardon en confessant et en considérant avec humilité les fautes du passé, dans une authentique « purification de la mémoire».

Allant même jusqu’au bout de son repentir, elle a demandé pardon pour les chrétiens qui ont eu des paroles et des comportements « suggérés par l’orgueil, par la haine, par la volonté de dominer les autres, par l’inimitié envers les adeptes d’autres religions (…) », concluant avec force : « Jamais plus d’actes contraires à la charité dans le service de la vérité ; (…) Jamais plus d’offenses contre quelque peuple que ce soit (…) ». L’Eglise a donc demandé pardon aussi aux musulmans (cf. les « adeptes d’autres religions ») pour son indigne comportement à leur égard : on pense à la Reconquista espagnole du XIe siècle, aux Croisades byzantines au Proche-Orient au XIIe et XIIIe siècles, à la conversion forcée des Morisques au XVIe siècle, aux controverses de réfutation intellectuelle de l’Islam au temps de la Réforme et de la Renaissance, jusqu’à Mozart qui, ironiquement, ne fera pas chanter son Pacha Selim dans son Enlèvement au sérail !

Quarante ans plus tard, changement de formule ou d’attitude – ou des deux ? La plus récente prise de position d’un pape vis-à-vis de l’Islam nous vient de Cologne, lors des dernières JMJ. Le 20 août 2005, Benoît XVI reçoit des membres des communautés musulmanes en Allemagne. Il reprend quasi l’ensemble du chapitre sur les musulmans de Nostra Aetate, mais s’il ne relève pas le fait qu’ils ne croient pas en Jésus comme Dieu, il répète l’exhortation à l’oubli du passé… Répétition qui est presque aussitôt remise en question par le paragraphe final de son allocution : « Ensemble, chrétiens et musulmans, nous devons faire face aux nombreux défis qui se posent en notre temps [Nostra Aetate ! n.d.l.r.]. Il n’y a pas de place pour l’apathie, ni pour le désengagement, et encore moins pour la partialité et le sectarisme. Nous ne pouvons pas céder à la peur, ni au pessimisme. Nous devons plutôt cultiver l’optimisme et l’espérance. Le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est en effet une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir. »

Partenariat de mise

Ce qui est nouveau dans ce texte, c’est de déclarer le dialogue islamo-chrétien de « nécessité vitale ». Avec Jean Paul II, après sa rencontre avec les jeunes musulmans marocains à Casablanca, en 1985, ou bien celle, élargie à toutes les religions, d’Assise en 1986, on s’était habitué à considérer le dialogue en général et celui interreligieux en particulier, comme une attitude normale, naturelle, de la part des chrétiens vis-à-vis des membres des autres religions. Mais cette fois-ci le pape élève d’un cran cette attitude de base qui est le dialogue, en spécifiant que celui avec les musulmans est de « nécessité vitale ».

Certes, il s’agit d’une allocution pontificale et non pas d’un texte solennel d’un concile. Mais c’est aussi l’acte d’un nouveau pape – élu « seulement » quatre mois auparavant – à la réputation théologique bien assurée : circonspecte précision et choix réfléchi des mots en vue d’une pédagogie de la foi. Certes, le pape parlait comme Allemand à des compatriotes : « Vous représentez certaines communautés musulmanes qui existent dans le pays dans lequel je suis né, dans lequel j’ai étudié et vécu une bonne partie de ma vie. » Mais il n’ignore pas la réalité : la présence de musulmans et musulmanes en Europe croît et, en l’espace de quarante ans, l’Allemagne compte désormais plus de 3 millions de musulmans. Le partenariat est de mise, surtout face au terrorisme en expansion (cf. le début de son allocution).

Parce qu’il y a du bon et du vrai dans la foi islamique qui éclaire l’humanité tout entière, parce que c’est l’homme qui est à mettre au centre de tout – « c’est uniquement sur la reconnaissance du caractère central de la personne que l’on peut trouver un terrain commun d’entente (…) », poursuit Benoît XVI – et parce que le dialogue continue à être l’attitude des catholiques face aux autres religions, le dialogue entre chrétiens et musulmans est désormais défini « de nécessité vitale ». Il passe par l’éducation de la conscience des fidèles des deux communautés, et ainsi veut dépasser « les éventuelles oppositions culturelles » et neutraliser « la force explosive des idéologies » des deux religions.

Deux constats réalistes : non seulement des différences mais des différends ou « oppositions » existent bel et bien entre les deux mondes ; un point commun cependant les rassemble : leur « explosivité idéologique » ! Cela a l’avantage de la clarté : les oppositions demeurent et il faut les admettre, et l’Islam et le christianisme se sont déjà révélés source de conflits ! Alors, comment oublier le passé dans ce cas-là ?

Purger la mémoire

Après la demande de pardon, « au nom de la foi [chrétienne] et de la morale (…), [pour les] méthodes non évangéliques » utilisées par des hommes d’Eglise « en accomplissant leur devoir de défendre la vérité », qui sont allés jusqu’au mépris des cultures et des traditions religieuses d’ethnies et de peuples divers, l’Eglise catholique a voulu purifier « la mémoire du chemin des chrétiens à travers les siècles ».

Et le monde musulman ? A quand l’interdiction officielle de s’appuyer sur des versets coraniques et des hadith pour justifier tout acte anti-chrétien ? La longue liste des chrétiens tués par des musulmans à cause de leur appartenance au christianisme a été recensée dans un ouvrage récent : Najran en 642, les martyrs de l’Andalousie au IXe siècle, les persécutions anti-coptes au XIe siècle, l’islamisation forcée du Caucase au XIIIe siècle, les 800 martyrs d’Otrante en 1480, la destruction du royaume chrétien nubien au XVIe siècle, les tueries contre les Grecs orthodoxes au XIXe siècle, le génocide arménien et le massacre des chrétiens assyriens au début du XXe siècle.

L’histoire est riche d’occasions pour un mea culpa de la part du monde musulman également. Plusieurs voix viennent de s’élever justement en écho à cette notion de « purification de la mémoire ». En mars 2005, à l’occasion du premier anniversaire des attentats de Madrid, l’ancien doyen de la Faculté de loi de l’Université du Qatar, Abd al-Hamid Al-Ansari, exhorte les musulmans à « purger leur héritage de fanatisme et à adopter une nouvelle pensée humaine civilisée ». Il réclame un discours relayé par les médias qui soit un discours de tolérance religieuse, de politique non discriminatoire à l’égard des autres religions et d’une juste législation : « Nous devons purger les programmes scolaires de toute implication et d’éléments  sectaires selon lesquels les autres dévient du droit chemin et que la vérité est entre nos mains seules. Nous devons enrichir ces programmes des valeurs de tolérance et d’acceptation de l’autre qui est différent (quant à son école de foi, son groupe ethnique, sa religion, sa nationalité, son sexe). »

L’intellectuel qatari réagissait à la récente fatwa de la commission islamique d’Espagne qui condamne explicitement Oussama Ben Laden et al-Qaìda, appelant ce tournant un « contre-djihad » !

Là aussi, on est passé à un cran de plus pour le monde islamique par rapport à la relecture de son passé. Car, pour mémoire, en décembre 2003, une année après les attentats de Bali, la plus haute autorité juridique de l’Indonésie avait déclaré le terrorisme et les kamikazes d’illégaux au vu de la loi islamique, ajoutant pourtant que le djihad ou « guerre sainte » (Ben Laden ?) était justifié si l’Islam venait à être menacé.

Ensuite, en réponse à l’allocution pontificale du 20 août dernier à Cologne, le président du Conseil central des musulmans en Allemagne, Nadeem Elyas, a déclaré qu’il devrait également y avoir de la part du monde islamique un large meaculpa, une reconnaissance de ses fautes historiques, afin d’ouvrir le dialogue à un début renouvelé de collaboration avec les autres religions.

Finalement, le 23 août dernier, l’intellectuel syrien Sadiq al-Azm regrette que les sociétés arabes n’aient pas produit une « masse critique » parmi la population qui fasse avancer la société. Les initiatives dans ce domaine restent individuelles, partielles, lorsqu’elles ne sont pas simplement  occultées. Il résume ainsi : « Il existe dans l’histoire de l’Islam, un “oui historique” pour le changement et le progrès qui a malheureusement dû se heurter à un “non dogmatique” de la religion. » Et de citer les élections locales en Arabie Saoudite comme le signe que même eux se sont résignés à une expression de la modernité clairement inspirée de l’Occident tant détesté !

L’expérience du passé

Il semble donc que le passé ne soit pas oublié, ni de la part de l’Eglise catholique, ni de celle des musulmans. Benoît XVI explique : « L’expérience du passé nous enseigne que le respect mutuel et la compréhension n’ont pas toujours marqué les relations entre chrétiens et musulmans.

Combien de pages de l’histoire évoquent les batailles et aussi les guerres qui se sont produites, en invoquant, de part et d’autre, le nom de Dieu, en laissant presque penser que combattre l’ennemi et tuer l’adversaire, pouvaient lui être agréables. Le souvenir de ces tristes événements devrait nous remplir de honte, connaissant bien les atrocités qui ont été commises au nom de la religion. Les leçons du passé doivent nous servir à éviter de répéter les mêmes erreurs. »

Le passé est à connaître dans toute sa crudité et la « richesse » du vocabulaire dans l’extrait ci-dessus pour décrire le millénaire et demi d’histoire commune entre chrétiens et musulmans devrait interpeller, même si, dans son discours, le pape aurait pu objectivement inclure les nombreux exemples alternatifs de « construire des ponts d’amitié », pour reprendre son expression au lendemain de son élection en avril, répétée dans son allocution à Cologne.

Interpeller, mais non pas paralyser ou apeurer. Car s’il est remis dans le contexte, sous-pesé avec les initiatives de rencontres de part et d’autre encore trop méconnues, et, lorsque avéré négatif, sincèrement avoué en toute objectivité, notre passé commun peut alors devenir source de sagesse et de juste comportement pour l’aujourd’hui du dialogue – in Nostra Aetate !

 

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