Le populisme inquiète tout le monde

Les responsables catholiques européens des relations avec l’islam se sont réunis en Italie la semaine dernière. Bilan avec le P. Christophe Roucou, délégué français. Entretien réalisé par  Philippe Clanché journaliste à Témoignage Chrétien.

TC : Quel était l’objet de votre rencontre ?

Christophe Roucou : Il ne s’agissait pas de recherche islamologique, mais de questions pastorales. Les responsables des relations avec les musulmans des épiscopats d’Europe connaissent des problèmes semblables : construction des mosquées, formation des imams, mariages, conversions. Nos difficultés ne sont pas qu’européennes, comme la montée des courants identitaires fondamentalistes.

 Existe-t-il une unité de vue européenne ?

Les situations sont très différentes, comme nos moyens d’action. L’Église de France est la seule à disposer d’un service uniquement dédié au dialogue avec l’islam. En matière de formation de cadres musulmans, l’Allemagne avance beaucoup plus vite. En Espagne ou en Russie, très peu de catholiques sont engagés sur ces questions. En Albanie et dans certains pays balkaniques, les musulmans sont européens… et majoritaires. Aucun État n’a mis en place une représentation nationale des musulmans satisfaisante. Notre CFCM (Conseil français du culte musulman) n’est pas le seul à connaître des difficultés.

Peut-on parler d’une théologie de l’inculturation pour l’islam en Europe occidentale ?

Le terme, qui vient de l’héritage catholique, a été utilisé par une personnalité musulmane. L’islam, mieux que le catholicisme, a toujours su s’intégrer dans une nouvelle culture. En Chine, les musulmans ont construit leurs mosquées à l’image des édifices traditionnels, sans minaret. D’un point de vue théologique, l’islam peut s’acculturer. Avec Tareq Obrou à Bordeaux, nous voyons naître un islam dans le cadre de la modernité. Mais cette évolution demeure davantage un souhait qu’une observation. Des problèmes demeurent. L’islam turc est étatique et veut s’imposer ainsi en Europe. Le Maroc veut, comme en France, contrôler les musulmans d’Italie.

Qu’avez-vous dit du Printemps arabe ?

Nous portons un regard positif sur ce qui se passe. Dans les revendications des jeunes, est apparu un souci de liberté. Nous pensons, comme les évêques marocains, algériens et tunisiens, que la liberté de religion doit en faire partie. Mgr Maroun Lahham, archevêque de Tunis, a exprimé une vision très positive sur le long terme, tout en reconnaissant les difficultés. Il nous a interpellés : « N’ayez pas peur de l’islam. Le chemin du dialogue est complexe, mais il n’y en a pas d’autres si l’on veut éviter l’hostilité religieuse ». Il s’étonne du temps nécessaire aux Européens pour changer leur regard. Il est aussi choqué par l’inhospitalité des Européens qui ne font pas grand chose pour 20 000 Tunisiens, tandis que la Tunisie, en pleine révolution, accueille 600 000 Libyens. Sans l’appui des pays européens, la déception sera grande pour les démocrates et donnera raison aux islamistes, lesquels affirment qu’il ne faut rien attendre de l’Europe.

Était-il nécessaire de réaffirmer la poursuite du dialogue interreligieux ?

Oui, car des incompréhensions existent au sein du peuple catholique de base dans un certain nombre de pays. Le populisme inquiète tout le monde. Le cardinal Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, était présent pour réaffirmer les engagements du pape en faveur du dialogue.

Y a-t-il de l’islamophobie chez les catholiques ?

Je préfère parler de la peur de l’islam. Notre collègue suisse a analysé la votation sur les minarets – en 2009 – non comme une peur des musulmans mais de l’islam comme système. Dans certains milieux catholiques, au nom de cette distinction, on respecte les personnes mais pas leur tradition et leur religion. Ce n’est pas la position de l’Église catholique.

Quelles peuvent être les suites de la rencontre ?

Au niveau européen, nous en sommes aux balbutiements. Les responsables français, suisses et allemands vont se retrouver pour échanger des outils. Tous, nous allons sensibiliser nos évêques à ces questions. Si les volontés existent, elles ne sont pas toujours suivies sur le terrain. En Allemagne, un texte a bien été voté sur la formation des séminaristes à l’islam, mais est-il appliqué ? Nous allons aussi relayer l’appel venu du Maghreb à nos évêques et aux politiques.

 Chrétiens de la Méditerrannée

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