Le printemps arabe, un salut pour les chrétiens autant que pour les musulmans

Le printemps arabe, un salut pour les chrétiens autant que pour les musulmans

Par Antoine AJOURY | 10/10/2011

Quand on voit place Tahrir au Caire des manifestations réunissant la croix et le Coran, on est vraiment devant une situation inédite.

Ne pas participer au mouvement, et rester nostalgique des régimes autoritaires et corrompus est sûrement encore beaucoup plus risqué pour les communautés chrétiennes.

Le Moyen-Orient bouge. Bouillonne. Les révoltes arabes sont en train de remodeler le paysage politique de la région. Dans ce contexte plein d’incertitudes, se trouvent les différentes communautés chrétiennes, minoritaires dans les pays arabes. Les chrétiens d’Orient compteraient entre dix et onze millions de fidèles, sur quelque 150 millions d’habitants, sachant que certains chiffres sont souvent politiques. Les statistiques varient ainsi considérablement selon les auteurs du décompte, qu’il s’agisse des communautés elles-mêmes ou des gouvernements.

Souvent victimes de discriminations, parfois persécutés, leur nombre est en perpétuelle diminution. Historiquement, les crises de l’Empire ottoman avaient déjà déclenché des vagues d’émigration. Récemment, la guerre en Irak et la montée de l’islamisme ont accentué cette tendance. En Irak, on comptait 1,2 million de chrétiens en 1980 et moitié moins dès 1990. Depuis la chute du président Saddam Hussein en 2003, ils ne sont plus que 300000, en raison d’un exode massif. En Égypte, marginalisés politiquement, en butte à des difficultés quand ils veulent construire ou agrandir un lieu de culte, les coptes sont eux aussi tentés par l’exil. Qu’ils soient au Liban ou en Syrie, l’instabilité politique et les difficultés économiques incitent beaucoup d’entre eux à quitter leur pays pour trouver de meilleurs horizons en Europe ou en Amérique.

«Mais il n’y a pas que de persécutions», affirme Joseph Yacoub, professeur de sciences politiques à l’Institut des droits de l’homme de l’Université catholique de Lyon. Selon lui, «les chrétiens ont activement contribué à la renaissance arabe, à la culture, et à la diffusion des idées démocratiques» dans la région. Ils sont nombreux à avoir joué un rôle politique, que ce soit en Égypte avant Nasser, dans la création des partis de gauche ou panarabes comme le Baas, ou même au sein des mouvements palestiniens.

Craintes et hésitations

Néanmoins, aujourd’hui, les chrétiens d’Orient donnent parfois l’impression d’être hésitants face aux différents mouvements de révoltes populaires qui secouent leur pays respectif, alors que le changement est censé apporter un espoir à des populations longtemps opprimées. En Tunisie, en Égypte et en Syrie, les islamistes sont sortis de l’ombre aux côtés des forces laïques, libérales ou de gauche lors des soulèvements qui ont chassé du pouvoir Zin el-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak et qui secouent le régime de Bachar al-Assad. De quoi inquiéter certains chrétiens considérés en bons termes avec ces régimes autoritaires, mais «laïcs» et relativement bienveillants à leur égard.

«On peut s’interroger sur le caractère “laïc” de ces régimes autoritaires, sous lesquels les sociétés se sont fortement islamisées», se demande Bernard Heyberger, directeur de l’IISMM (Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman) et spécialiste de la question. Selon lui, «les despotes qui prenaient les chrétiens sous leur “protection” en faisaient aussi leurs otages».

Même son de cloche chez Joseph Yacoub, qui affirme la nécessité de relativiser cette affirmation. «Je ne sais pas si les régimes autoritaires et despotiques protégeaient les chrétiens par conviction ou par calcul politique. La liberté religieuse des chrétiens, octroyée mais strictement contrôlée par ces régimes, s’arrêtait court quand cela touchait au domaine politique», affirme-t-il. «En Irak, il y avait plein de chrétiens assyriens en prison ou exilés, qui menaient le combat contre le régime, à l’instar du Mouvement démocratique assyrien qui a aujourd’hui un représentant au Parlement, mais qui avait subi une répression sévère au temps de Saddam Hussein. Qu’elle soit chrétienne ou musulmane, toute opposition était laminée», explique M. Yacoub.

D’autre part, il suffit de voir la situation des chrétiens au sein de l’État, dans la Fonction publique, etc, pour affirmer que ces régimes n’étaient pas tout à fait laïcs, déclare-t-il. Sans oublier que ces mêmes régimes ont entamé depuis des années une islamisation de la société, une politique de surenchère pour contrer les Frères musulmans. Malgré ces faits, «les dirigeants au pouvoir instrumentalisaient ces minorités pour mieux asseoir leur domination en jouant sur l’épouvantail de l’islamisme en cas de changement du régime», explique Joseph Yacoub.

Pour Bernard Heyberger, «il aurait bien mieux valu pour les chrétiens qu’on applique l’État de droit, qu’on fasse respecter les lois, plutôt que cette “protection” accordée comme une faveur. Il aurait donc fallu que les chrétiens s’interrogent sur cette “protection”».

Toutefois, les deux spécialistes distinguent la position de la hiérarchie religieuse d’une part et d’autre part celle de la société civile et de la base populaire où il y a une liberté d’expression plus grande. «Il y a parmi les chrétiens beaucoup d’individus qui pensent librement», ajoute M. Heyberger, alors que les responsables religieux des chrétiens du Proche-Orient ne sont pas tout à fait libres : certains craignent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, provoqueraient de violentes représailles. «Il arrive que les Églises se soient structurées de manière autoritaire, derrière un leader omnipotent, sur le modèle du “protecteur” dont elles attendaient les faveurs. Ces leaders ont du mal à imaginer un autre fonctionnement des relations avec l’État, ainsi que de leur fonctionnement interne», explique également M. Heyberger.

L’exemple du délitement de l’Irak

Parallèlement, l’exemple irakien hante profondément les chrétiens d’Orient, qui se sentent de plus en plus menacés par les violences perpétrées par les mouvements terroristes.

Pour Joseph Ayoub, «la situation des chrétiens en Irak est très inquiétante. On peut parler de persécutions. Toutefois, la raison principale est le délitement des appareils de l’État. Après l’invasion américaine en 2003, on a assisté à une déliquescence des institutions étatiques, de la police et de l’armée. L’ordre public a été complètement déréglé. Ce qui a ouvert la voie a des groupes terroristes et fanatiques à attaquer beaucoup de lieus de culte chrétiens, mais je rajoute aussi, que le peuple irakien dans son ensemble a été victime de la violence aveugle qu’a subie le pays, qu’il soit chrétien, kurde, sunnite ou chiite ».

C’est l’anarchie après l’invasion américaine qui explique avant tout le terrorisme en Irak, renchérit M. Heyberger. Selon lui, « un pays comme la Syrie risque une situation analogue, mais l’argument est aussi employé par le régime pour décourager ceux qui seraient tentés par l’opposition, et on se demande s’il n’est pas tenté par une évolution à l’irakienne pour se maintenir ». Par ailleurs, un scénario à l’irakienne, le recours à la violence politique, ne fait pas plus envie à la majorité des musulmans qu’aux chrétiens, ajoute-t-il. « Le terrorisme de ces dix dernières années a fait réfléchir tout le monde. Les gens aspirent d’abord à des solutions pacifiques, et respectueuses des droits des gens. On ne peut pas nier cette aspiration dans les révolutions arabes. »

Un phénomène inédit

Aujourd’hui, on est devant une nouvelle donne politique. Une situation sans précédent dans les pays qui connaissent le printemps arabe. Les révoltes actuelles sont un phénomène inédit dans l’histoire contemporaine arabe. «L’aspiration très forte à la démocratie et aux libertés des peuples arabes qui le montrent avec beaucoup de courage est un phénomène nouveau», explique Joseph Yacoub. «Quand on voit place Tahrir au Caire des manifestations réunissant la croix et le Coran, on est vraiment devant une situation inédite. En Syrie, dans ma région natale, les chrétiens font partie intégrante des manifestations où l’on entendait des slogans qui disaient: Arabes, Kurdes, assyriens, syriaques, nous sommes tous Syriens», ajoute-t-il, tout en étant optimiste de « cette prise de conscience, et cette soif ardente de démocratie et de droits de l’homme, qui fait que des gens de différentes obédiences, islamistes, laïques, se trouvent ensemble et préconisent un avenir commun».

Mais il ne faut pas oublier que les notions de démocratie et de droits de l’homme est un fait relativement nouveau dans les sociétés arabes. D’où l’importance de ces événements. Et la question islamiste se pose, selon M. Yacoub, dans le cadre de cette évolution démocratique. Un système démocratique a ses règles et sa logique qui supposent des élections libres, un état de droit, une alternance au pouvoir, etc. « Or tout ceci ne se fera pas du jour au lendemain. La démocratie est un long cheminement. Il suffit de voir ce processus en Europe depuis son début jusqu’à sa consolidation actuelle. Une démocratie présuppose d’abord une culture démocratique. Ces pays qui ont longtemps été sous des régimes despotiques ont besoin de temps, il y a aura des hauts et des bas. Mais il faut faire confiance aux peuples arabes», estime M. Yacoub. «Il y aura des élections prochainement en Tunisie, puis en Égypte. Le peuple fera son choix, et je pense que les chrétiens, notamment en Égypte, participeront au même titre que les autres citoyens à ce processus démocratique. Que donneront ces élections, on le verra, il s’agira d’un autre problème», ajoute-t-il.

Une période transitoire dangereuse

Malgré tout, les chrétiens craignent fortement que cette période transitoire ne soit suffisante pour vider les pays de ce qui reste de leurs minorités, à travers des actes de violence ou une marginalisation politique forcée et organisée.

«Je note que l’avenir n’est envisagé qu’en termes de menaces, à aucun moment de façon positive. Le choix serait entre la peste et le choléra. C’est quand même paradoxal, alors que les manifestants demandent plus de respect des droits individuels et de la loi. Ne peut-on envisager une alternative plus démocratique? L’histoire n’est pas encore écrite, et il serait suicidaire de renoncer à toute croyance en une évolution démocratique dans la situation actuelle», s’indigne pour sa part Bernard Heyberger, qui estime que le pire scenario serait certainement le chaos, avant de se demander si « le régime syrien est un rempart contre le chaos ou est-il au contraire en train de l’organiser pour se maintenir?» Selon lui, les islamistes aujourd’hui sont divisés, et leur arrivée au pouvoir n’est pas possible par des élections sans coalitions et sans compromis. Les discriminations envers les chrétiens ne seront certainement pas parmi les priorités de leur agenda. Et il y a le modèle de l’islamisme « alla turca » aujourd’hui, dont on parle beaucoup. « Les faits sont là : les minorités chrétiennes de Turquie ont obtenu des avancées en matière de droits sous un gouvernement islamiste. Ils les ont obtenues aussi grâce aux négociations et aux procédures liées à la candidature turque à l’Union européenne. »

En outre, aucun pays ne fonctionne tout seul, replié sur lui-même. On est dans un monde globalisé, les États sont liés par des accords et des traités internationaux sur les droits de l’homme, ce qui est le cas de la majorité des pays arabe, ajoute Joseph Yacoub. Selon lui, « toute atteinte flagrante aux droits des minorités pourrait ainsi être réglée dans un régime démocratique. En cas de violation des droits, le système démocratique sera le défenseur non seulement des chrétiens mais de tous les citoyens ».

Les chrétiens d’Orient sont néanmoins un atout pour la région, car ce sont eux qui incarnent le relais entre les deux cultures au sein même des sociétés du Proche-Orient. Ils demeurent jusqu’à aujourd’hui les garants de la pluralité, donc de la liberté dans la région. Mais quelle sera leur place dans l’après-révolution ? Minorité marginalisée, statut de dhimmitude, citoyens de seconde zone? Ou bien ils pourront faire partie de l’histoire qui se fait aujourd’hui et participer activement au « state and nation building »?

«Bien sûr pas le statut de “dhimmitude”», insiste Bernard Heyberger. Selon lui, le contexte des États modernes est très différent de celui des empires, où on appliquait aux « gens du livre » des prescriptions discriminatoires inspirées du Coran (pour ce qui concerne la capitation/djizya) et de la charia. Il n’y avait pas véritablement de « statut » ou de « code » pour le « dhimmî » mais un certain nombre de dispositions qui s’appliquaient avec plus ou moins de sévérité, selon les lieux et les époques. Ensuite, explique-t-il, les empires d’ancien régime se caractérisaient par la discrimination et le privilège à tous les niveaux de la société, pas seulement entre chrétiens et musulmans. Cette situation n’est plus reproductible aujourd’hui. Avec les États-nations, les problèmes sont différents suivant les États, et il est difficile de généraliser. Les chrétiens sont déjà des citoyens de seconde zone en Égypte ou en Syrie, malgré leurs «protecteurs», estime M. Heyberger. «Ils pourraient voir leur situation se dégrader davantage, suivant l’évolution institutionnelle et politique des États. Mais il me semble que dans la phase actuelle, il vaudrait mieux pour eux tenter d’agir comme acteurs dans le “state and nation building”: il n’est pas certain que cela leur assurera au final un avenir dans la région. Mais ne pas participer au mouvement, et rester nostalgique des régimes autoritaires et corrompus contre lesquels la jeunesse s’est soulevée pour réclamer des droits, c’est sûrement encore beaucoup plus risqué pour eux », estime-t-il.

Même constatation chez M. Yacoub. Pour lui, le poids des chrétiens sera tributaire de la manière dont ils prendront part à ce mouvement. Plus l’entrée dans cette dynamique populaire démocratique est importante, plus les chrétiens trouveront leur place dans le jeu politique et dans l’équilibre qui s’installera.

«Sans idéaliser outre mesure, le mouvement des révoltes et malgré les conditions parfois difficiles dans lesquelles elles ont lieu, je peux dire que le printemps arabe est une espérance pour les chrétiens au même titre que les citoyens de ces pays, quelle que soit leur religion», conclut Joseph Yacoub.

 

 

 

 

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