Chercher Dieu, chercher la vérité

Gabriel Richi-Alberti 

 Dès le début de son pontificat, Benoît XVI a clairement affirmé que « le dialogue interreligieux et interculturel entre chrétiens et musulmans ne peut pas se réduire à un choix passager. C’est en effet une nécessité vitale, dont dépend en grande partie notre avenir ». Dans cette affirmation, le dialogue interreligieux et le dialogue interculturel sont conjointement cités. Cette concomitance anticipe, à notre avis, une fondamentale clef de lecture de l’enseignement de Benoît XVI sur ce sujet. Nous pourrions décrire cette clef en affirmant que le dialogue interreligieux est toujours un dialogue interculturel.

 La lecture des textes que nous proposons se base sur deux prémisses fondamentales. La première, d’ordre méthodologique, est le choix de prendre en considération uniquement et exclusivement les interventions de Benoît XVI sur le dialogue interreligieux. Ceci implique de laisser délibérément de côté ce que Joseph Ratzinger a écrit sur ce thème avant qu’il soit élu Évêque de Rome. La seconde prémisse consiste plutôt en une constatation clarificatrice : les occasions où Benoît XVI a abordé la question du dialogue interreligieux sont constituées fondamentalement par des rencontres avec des représentants religieux, politiques et diplomatiques, durant ses voyages apostoliques. Cette donnée nous éclaire parce qu’elle montre que le Pape réfléchit théoriquement sur le thème du dialogue interreligieux dans le concret de la rencontre et du dialogue avec les hommes des religions et avec les responsables de la société civile.

 Un point de départ approprié pour la lecture des textes de Benoît XVI sur le dialogue interreligieux nous est offert par le discours au Collège des Bernardins du 12 septembre 2008. Dans cette intervention, le Pape décrit les raisons qui guidèrent la première évangélisation : « De fait, les chrétiens de l’Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire comme une propagande qui devait servir à augmenter l’importance de leur groupe, mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi. Le Dieu en qui ils croyaient était le Dieu de tous, le Dieu Un et Vrai qui s’était fait connaître au cours de l’histoire d’Israël et, finalement, à travers son Fils, apportant ainsi la réponse qui concernait tous les hommes et, qu’au plus profond d’eux-mêmes, tous attendent. L’universalité de Dieu et l’universalité de la raison ouverte à Lui constituaient pour eux la motivation et, à la fois, le devoir de l’annonce. Pour eux, la foi ne dépendait pas des habitudes culturelles, qui sont diverses selon les peuples, mais relevait du domaine de la vérité qui concerne, de manière égale, tous les hommes. De cette description, nous pourrions puiser quelques coordonnées fondamentales pour comprendre l’enseignement du Pape sur le dialogue interreligieux. Avant tout, la reconnaissance du fait que la nature propre à la foi chrétienne implique intrinsèquement le témoignage/mission. Le témoignage ne constitue, pour cela, ni une stratégie en fonction d’un autre but, ni une option, possible et méritoire autant qu’on veuille, mais en fin de compte non nécessaire. Seule l’acceptation de ce présupposé, qui s’identifie en dernière analyse avec la nature missionnaire de l’Église, nous aide à comprendre le caractère central du dialogue interreligieux.

 En second lieux, le Pape cite deux éléments que nous pouvons considérer comme les bases fondamentales du dialogue interreligieux : « l’universalité de Dieu » et « l’universalité de la raison ouverte à Lui ». Et il expose tout de suite ce que nous pourrions appeler le point d’intersection des deux universalités : le « domaine de la vérité ». En effet, l’annonce et le dialogue font nécessairement partie de l’expérience chrétienne parce que cette dernière constitue la rencontre gratuite de l’homme avec le Dieu unique qui est la vérité et que, pour cela, tous les hommes désirent et recherchent. Dieu, en effet, est la vérité et pour cela concerne radicalement tous les hommes. De cette manière, l’affirmation du Pape exclut toute considération « régionale » de Dieu. Chercher Dieu, c’est chercher la vérité et ceci empêche d’enfermer la demande religieuse dans un type quelconque de culture, éthique ou sensibilité particulière de manière à pourvoir la considérer, par définition, comme partie du domaine privé de chacun et, en conséquence, la bannir de l’espace public. La demande de vérité constitue la demande en même temps « la plus concrète » et « la plus universelle » de l’existence humaine, « la question portant sur le sens et le but de la vie, pour chaque individu et pour l’humanité tout entière ».

 Deux Présupposés non Déclarés

 Or, en partant de l’identification entre la recherche de Dieu et la recherche de la vérité, est-il possible d’affirmer que le dialogue interreligieux est toujours un dialogue interculturel ? Quelle autre coordonnée l’enseignement du Pape nous offre-t-il pour pouvoir soutenir le bien fondé de cette hypothèse interprétative ?

 Pour répondre à ces questions, il est opportun de rappeler que certains interprètes ont suggéré une hypothèse différente, sinon opposée. Selon ces chercheurs, la compréhension du dialogue interreligieux comme dialogue interculturel naît de la reconnaissance de l’impossibilité d’un dialogue à proprement parler interreligieux. Dans ce domaine, disent-ils, il n’est pas possible d’établir vraiment de dialogue et chaque partie devra, pour cela, réduire ses prétentions et se limiter à un dialogue interculturel. En tant que tel, le dialogue entre cultures pourra en outre favoriser un travail commun sur les grandes questions de la vie sociale et publique (famille, droit à la vie, dignité de la personne, justice sociale, écologie…). La considération unitaire du dialogue interreligieux et du dialogue interculturel, présente dans les discours du Pape, constitue selon ces interprètes une manière précise de délimiter les prétentions du dialogue interreligieux, étant donné que ces prétentions pourraient conduire à une conception relativiste de la vérité de la foi chrétienne. Le dialogue interreligieux est en effet possible, semblent-ils affirmer, seulement si l’on part du présupposé qu’aucune religion ne s’identifie avec la vérité et que toutes sont en recherche. Le dialogue interreligieux en tant que tel réduirait la prétention propre et caractéristique du Christianisme, proposant de fait de le considérer simplement comme une religion parmi les autres.

 Cette hypothèse d’interprétation, que nous avons présentée à partir d’une version extrême et sans nuance, ne semble pas appropriée parce qu’elle part d’au moins deux présupposés non déclarés et que l’enseignement du Pape, selon notre vision, conteste radicalement. En premier lieu, elle accepte comme point de départ une radicale séparation entre le domaine de la foi ou du religieux et le domaine de la raison. Au premier, correspondrait un éventuel dialogue interreligieux qui, de fait, est impossible étant donné que les contenus de foi rendent les expériences religieuses radicalement différentes entre elles. En toute logique, cette séparation mène inévitablement à la réduction de la foi ou du religieux au domaine de l’incommunicable, du particulier, de ce qui est étranger à l’universalité de la raison. Le second domaine, quant à lui, où la raison règne en souveraine, serait le domaine du dialogue interculturel. Il s’agit d’une dimension à laquelle chaque homme, en vertu de l’universalité de la raison, a accès, et dont le bien fondé est reconnu par tous, y compris sur le plan pratique.

 La séparation radicale entre domaine de la foi et domaine de la raison, dont l’origine est facilement identifiable dans la réduction rationaliste de la seconde, s’oppose explicitement à l’identité entre le quaerere Deum et le quaerere veritatem. En effet, c’est seulement si la recherche de Dieu ne s’identifie pas avec la recherche de la vérité, dont le protagoniste est sans doute aucun la raison humaine, qu’il est possible de maintenir une telle séparation. Et accepter cette séparation implique inévitablement l’impossibilité du dialogue interreligieux. Benoît XVI a critiqué explicitement une position de ce genre lorsqu’il a affirmé en positif que promouvoir la volonté d’être obéissant à la vérité, « de fait, élargit notre concept de raison et son domaine d’application et rend possible le dialogue authentique des cultures et des religions, dont il y a aujourd’hui un besoin urgent ».

 Le second présupposé non déclaré sur lequel se fonde l’hypothèse d’interprétation que nous sommes en train de critiquer propose une considération de la foi et de l’expérience religieuse de type « barthienne », c’est-à-dire une foi absolument séparée de n’importe quelle expression culturelle. À la prétention d’une « pure foi » s’oppose l’enseignement du Pape lorsqu’il affirme avec clarté que « la foi est toujours vécue dans une culture ». En effet, en ce que chaque culture « avec sa capacité spécifique de donner et de recevoir, est un signe de l’unicité de la nature humaine », chaque expérience humaine – et l’expérience religieuse en est une – survient et s’exprime culturellement. Il est fondamental de reconnaître le caractère nécessaire et non optionnel de cette affirmation : l’expérience humaine survient et s’exprime culturellement de façon nécessaire. Il n’y a pas d’expérience humaine en dehors de la culture. La portée de cette affirmation se perçoit immédiatement : si l’expérience humaine survient culturellement, la foi, ou bien survient culturellement, ou bien ne peut être considérée comme une expérience humaine. Dans le texte que nous avons cité, prononcé originellement en langue anglaise, le Pape emploie explicitement le terme faith («Faith is always lived within a culture»).

 « Vies Faites de Fidélité Religieuse »

 La précision terminologique est importante, étant donné que le Pape, lorsqu’il affirme que « la foi est toujours vécue dans une culture », ne fait pas simplement référence aux différentes expériences religieuses ou croyances, mais à la foi chrétienne elle-même. La réflexion du Saint-Père, toutefois, se développe à partir d’une seconde considération fondamentale sur la relation entre la foi et la culture. L’expérience humaine, comme nous l’avons vu, se produit et s’exprime culturellement, et toutefois – dit le pape – « ce qui est le propre d’un individu n’est -jamais pleinement exprimé à travers sa propre culture, mais plutôt le transcende dans sa constante recherche de quelque chose qui est au-delà ».Il s’agit d’une précision d’une importance fondamentale. Benoît XVI affirme avec clarté que la foi, vécue et exprimée toujours culturellement, ne peut absolument pas être identifiée en tant que telle avec une expression culturelle donnée. Avec cette affirmation, le Pape valorise la juste préoccupation des partisans de la « pure foi » : la foi, comme la vérité, bien qu’arrivant culturellement, ne peut être réduite de manière absolue à cette expression culturelle, car foi et vérité sont incommensurables pour la raison humaine.

 La conclusion à laquelle parvient le Pape à travers la conjonction de ces deux affirmations est du plus haut intérêt pour le dialogue interreligieux. Le fait que la foi soit toujours vécue dans une culture, et que cependant en même temps et indissolublement elle ne puisse pas s’y identifier pleinement parce qu’elle la transcende, donne lieu, dans la trame concrète de l’histoire des hommes, à « des vies faites de fidélité religieuse [qui] font écho à la présence de Dieu qui fait -irruption, et forment ainsi une culture qui n’est pas définie par des limites de temps ou d’espace, mais qui se modèle fondamentalement sur des principes et des actions qui résultent de la foi (belief) ». Dans ce cas, le texte original emploie le terme belief parce que l’enseignement du Pape fait référence ici à toutes les religions et pas seulement à la foi chrétienne. Benoît XVI parle de « vies faites de fidélité religieuse » identifiant ainsi le sujet du dialogue interreligieux et interculturel. Il s’agit de l’expérience concrète, historique, des hommes des religions ou, pour le dire en employant le terme le plus approprié, il s’agit des témoins. Le sujet du dialogue interreligieux est le témoin : celui chez qui se reflète l’irruption de la présence de Dieu, celui dont la culture – expression concrète de son expérience humaine élémentaire – n’est pas recluse dans des limites de temps ou d’espace, mais jaillit de la foi. C’est de cette manière, de fait, que survient chez le témoin la connaissance de la vérité qu’il ne peut pas embrasser parce qu’elle le dépasse radicalement. Le dialogue interreligieux comme dialogue interculturel est toujours un dialogue entre des témoins.

 En second lieu, et ceci nous semble le nœud de la question, c’est précisément parce que la foi (belief, comme concept générique qui dans ce contexte inclut la faith chrétienne) engendre une culture non définie par des limites de temps et d’espace mais par la recherche de Dieu/vérité, précisément parce que la foi façonne et est façonnée dans une culture comme celle décrite, que le dialogue interreligieux sera toujours, et ne pourra pas ne pas être, dialogue interculturel. Il ne s’agit donc pas de définir le contenu du dialogue interreligieux en termes de dialogue interculturel parce que la « sphère du religieux » reste en dehors de la portée d’une raison humaine entendue de manière « rationalistique ». Au contraire, il est approprié de parler de dialogue interreligieux comme dialogue interculturel précisément parce que « le religieux », « la foi », est vécu et est façonné culturellement, parce que la nature en tant qu’expression humaine est vraiment un canal d’accès à la vérité, c’est-à-dire à Dieu.

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