Au Mali, des catholiques en terre d’islam

 

À l’occasion d’une visite pastorale de Benoît XVI au Bénin, en fin de semaine, « La Croix » décrit le terrain social et politique dans lequel se développe l’Église catholique sur le continent africain

Koulikoro, port de pêche le long du fleuve Niger, à 60 km de Bamako. Dans cette ville presque exclusivement musulmane, on s’embarque pour Tombouctou ou Gao. Deux grandes villes où l’influence d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) et de narcotrafiquants internationaux se fait sentir. En ce port d’embarquement pour la poudrière du nord, les catholiques de la petite communauté (moins de 200 personnes) se retrouvent pour fêter la dédicace de leur nouvelle église.

Après trente-trois mois de travaux, d’efforts, de sacrifices aussi, l’église Saint-Pierre est sortie de terre. Toutes les autorités politiques et traditionnelles ont été invitées pour l’occasion. Dans l’assemblée on trouve, au côté des paroissiens, des chefs de quartier, le maire, le préfet, le gouverneur et même le ministre délégué à la décentralisation, David Sagara. « Nous avons besoin de vos prières et de votre soutien pour le développement du pays », lance-t-il à la fin de la longue célébration. « Le président Amadou Toumani Touré me charge de vous dire qu’il est à vos côtés. »

 « Nous sommes tous frères »

Dans ce pays à 95 % musulman, les catholiques représentent moins de 2 % de la population. « À Koulikoro, avec nos amis musulmans, nous partageons simplement notre vie quotidienne », note sœur Luz Piedad, une religieuse de la congrégation missionnaire de Marie Auxiliatrice. L’archevêque de Bamako, Mgr Jean Zerbo, affiche la même sérénité. Le dimanche, une fois la messe célébrée à la cathédrale, il n’est pas rare de le voir dans la rue, soutane blanche en tissu léger, alors qu’il se rend à son évêché.

« Nous sommes tous frères, affirme-t-il, en tenant amicalement la main de son interlocuteur. Ici, que l’on soit musulman ou chrétien, nous nous adressons tous à un aîné en l’appelant “grand frère” ; à une personne de notre âge, on lui dit “mon frère” ; à un plus jeune, c’est “petit frère” ». « Effectivement, nous ne faisons pas de différence entre les catholiques et les musulmans. Nos familles sont mélangées, nos difficultés et nos joies sont les mêmes », confirme Seydou Haïtara, un musulman de 23 ans, étudiant en informatique.

Une cohabitation heureuse mais fragile

Pour approfondir cette cohabitation, l’Église dispose d’un lieu où elle prépare les fidèles au dialogue avec l’islam : le centre Foi et Rencontre. Créé à l’initiative des Pères Blancs il y a une dizaine d’années, il propose une formation de base aux chrétiens qui le demandent. « Être minoritaire n’est jamais simple. Il faut être solide dans sa foi, bien connaître l’autre pour rendre compte de sa croyance. Les chrétiens doivent savoir répondre aux questions qu’on leur pose : sur les Écritures, sur Jésus, sur la Trinité… les jeunes, les paroissiens sont en demande d’une telle formation », assure le P. Joseph Stamer, l’un des Pères Blancs fondateurs du centre.

Si la cohabitation entre les deux religions semble heureuse au Mali, l’Église doit faire face, depuis quelques années, à une vague de fond qui travaille l’islam malien. Des prêcheurs, des imams, des radios libres défendent ouvertement un islam rigoriste et, par ricochet, marginalisent les chrétiens.

« Dans ce pays historiquement laïc, on assiste à une réislamisation de la société. Des prêcheurs transforment l’islam populaire. On voit apparaître une opinion publique musulmane de plus en plus influente. Le Haut Conseil islamique, créé en 2002, est passé sous la coupe des wahhabites (1) en 2008. Depuis, il ne cesse d’étendre son pouvoir dans la sphère politique », note l’anthropologue Gilles Holder, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), en poste à Bamako. En 2010 les islamistes, jugeant le nouveau code de la famille incompatible avec l’islam, ont obtenu son abrogation alors qu’il avait été voté par l’Assemblée nationale.

Le dialogue pour contrer les extrémistes

Influent et très écouté, le président du Haut Conseil islamique, l’imam Mahamoud Dicko, encourage les Maliens à voter à la prochaine élection présidentielle de 2012 en faveur du « bon candidat » – autrement dit, le plus conforme aux préceptes de l’islam. Une intrusion dans l’espace politique confortée par la nomination, récemment, d’un membre du HCI à la tête de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), l’institution chargée de veiller au bon déroulement des élections législatives et présidentielle de 2012. À cela s’ajoute la pression sourde qu’exerce Aqmi à partir du nord du pays sur la convivialité religieuse malienne.

Pour répondre à cette situation, les Pères Blancs ont lancé dès 2007 un institut de formation islamo-chrétien. « Nous constatons que l’emprise de l’islam sur la vie des Africains s’est considérablement accrue ces dernières années. Nous ne devons pas nier ce changement ni nous enfermer dans une opposition à toute manifestation de l’islam », ajoute, nettement, le P. Stamer. Pendant un an, le centre islamo-chrétien propose une formation théologique et pastorale pour ceux qui sont chargés, dans toute l’Afrique francophone, d’encadrer les chrétiens responsables du dialogue avec l’islam.

Lutter contre les préjugés, une urgence

Cette année, ils sont une dizaine à suivre cette formation. « Le climat général du Mali change sous l’effet d’un islam plus radical, constate également Jovite Dakouo, un laïc engagé dans la vie paroissiale, envoyé au centre par Mgr Jean Zerbo pour suivre cette formation. Nous devons maîtriser les ressorts de l’islam pour mieux dialoguer avec lui et pour ne pas laisser le champ libre aux extrémistes. »

Une fois par mois, le centre organise aussi une conférence publique où un invité, musulman ou chrétien, aborde une question religieuse ou sociale. Un partage intellectuel dans le respect des différences sous la responsabilité d’un professeur de lettres classiques, Emmanuel Sagara. « Nous voulons lutter contre l’ignorance et les préjugés que l’on peut avoir les uns vis-à-vis des autres, dit-il. Ces conférences nous donnent une visibilité dans le débat public. Et au regard de l’évolution de la société, il y a urgence. »

LAURENT LARCHER (à Bamako)

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