Colloque International “Figures du dialogue” Présentation du thème Pr. Antoine Messarra (Texte Fr.)

Figures du dialogue

Problématique, grands pionniers et perspectives comparées

Présentation du thème

Antoine Messarra*

            Quelles sont les Figures du dialogue qui, dans les moments de paix comme dans ceux de tension, de crise et de conflit, établissent la communication, le partage et les ponts, et défendent aussi avec clarté, détermination et engagement les valeurs fondamentales qui garantissent la convivialité, la démocratie et la paix ?

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1. Quelles leçons ? Engager des dialogues dans un esprit de compromis, mais sans compromission, est un des plus grands dilemmes de notre temps. Le processus de démocratisation et du vivre ensemble dans des sociétés complexes est aujourd’hui inéluctable, tout comme l’exigence, à l’encontre d’un relativisme à outrance, de réhabiliter les normes qui sont le fruit des acquis de la civilisation.

            Le dialogue dans un pays comme le Liban est un impératif au quotidien, impératif qui peut cependant être instrumentalisé pour des enjeux de pouvoir ou servir de couverture à l’opportunisme et à un pacifisme servile.

            Nous vivons certes à l’ère de la propension au dialogue, dans les rapports internationaux, intra-étatiques et interpersonnels, face à l’extension des replis identitaires, des conflits armés par procuration et aussi des exigences de plus en plus fortes de fraternité et de solidarité.

Le Liban a vécu presque toutes les expériences et formes de dialogue, surtout dans les années 1975-1990. De cette expérience, à la fois tragique et exaltante, il faut en dégager les leçons dans une perspective à la fois libanaise, arabe et internationale.

 

            2. L’attention aux acteurs. Nous portons notre attention moins sur le dialogue en soi, in abstracto, que sur les acteurs du dialogue, les Figures pionnières par lesquelles le dialogue s’opère, se concrétise, devient engagement et témoignage, se heurte à des obstacles, contraintes, où les acteurs qui brisent les démarcations et frontières ne craignent pas d’encourir les risques.

            A l’ère de l’inflation informationnelle, du supermarché valoriel, du scientisme aux dépens de l’humanisme, du dialogue devenu un art de ratiocination, de polémique ou procédé dilatoire afin de perpétuer le conflit, il faudra revenir à la source hellénique du dialogue dans la pensée de Socrate, de Platon, de Cicéron… Le dialogue (dialogus, dialogos)était un procédé pour la découverte commune d’une vérité entre des personnes de bonne volonté, fruit de l’écoute mutuelle, de l’échange et de la confrontation d’idées, et non d’intérêts et pour des enjeux de pouvoir.

            Le Menon est un dialogue de Platon dans lequel Menon et Socrate essaient de trouver la définition de la vertu, sa nature. Dans le dialogue de Socrate et Gorgias sur la rhétorique, le dialogue est un combat où il s’agit de rechercher la vérité.

 

            3. Trois sphères du dialogue. Aussi faudra-t-il aujourd’hui distinguer entre trois sphères du dialogue.

 

a. Il y a le dialogue interreligieux et interculturel dont la finalité est de rechercher à travers les divergences les points de rencontre en vue d’une vérité plus haute que les points de vue particuliers. Ce premier type de dialogue est interreligieux, culturel, religieux, théologique…,

b. Il y a le dialogue dans la vie publique dont la finalité est de déboucher sur le règlement d’un conflit politique, avec des enjeux de pouvoir et d’intérêts et, plus largement, d’aboutir à un consensus dans la vie publique. Ce dialogue est  enveloppé d’intérêts et de conflits d’intérêts, d’enjeux de pouvoir et, en conséquence, s’engage et se déploie à la fois avec des pensées et des arrière-pensées, des intentions manifestes et d’autres latentes ou occultées.

c. Il y a aussi les soldats inconnus du dialogue. Les Figures des dialogues ne sont pas seulement des personnalités éminentes et généralement connues dans les milieux universitaires et la vie publique. D’autres figures, des gens ordinaires et peu connus, dans la vie quotidienne et dans des moments de crise et de conflits armés, sont des artisans de paix, de concorde et de défense des droits élémentaires de la personne, le plus souvent dans la rue, le quartier, la localité, le village. Il faudrait rendre hommage à des femmes et des hommes qui, au risque de leur vie, ont œuvré avec courage et modestie, au cœur du tissu social, pour la sauvegarde de l’unité et de la solidarité dans des circonstances ordinaires comme dans d’autres tragiques.

Ces figures sont, heureusement, nombreuses, mais le plus souvent à découvrir. Elles intéressent peu des milieux académiques et des médias. On peut citer au Liban le cas du jeune soldat Khaled Kahhûl qui, le 8/12/1975, dans un convoi de l’armée, refuse d’assister en spectateur à la prise en otages de ses concitoyens chrétiens sur la ligne de démarcation d’une milice…[1]

 

            Confondre entre les sphères du dialogue, c’est rater le dialogue, être dupe ou, au  pire, réduire la dimension publique, avec ce qu’elle implique de normes, à une perspective de rapports interpersonnels.

            On distinguera donc d’une part entre les Figures du dialogue culturel, interculturel, interreligieux, théologique…, dans les relations interpersonnelles, de voisinage et professionnels et, d’autre part, les Figures du dialogue dans la vie publique, la Cité, laquelle implique l’édification de ponts dans des situations conflictuelles, l’engagement des acteurs, la promotion de valeurs de civilité, de paix civile, d’Etat de droit et de bien commun.

           

            4. Les exclusions : Nous excluons des Figures du dialogue, de nombreux dialogues, plus nombreux qu’on me le pense, des dialogues de circonstance, engagés par des politiciens et des clients, animés par le souci de se positionner, d’accéder au pouvoir ou à un haut poste, et donc mûs par l’intérêt privé et non l’intérêt général. Ces faux dialogues ont laminé, laminent comme un cancer les principes fondamentaux de l’Etat de droit, les normes régulatrices de la vie publique, les valeurs de la Cité, de la civilité et de l’urbanité et les acquis de l’expérience cumulé des pactes nationaux. De la sorte, il est des dialogues instrumentalisés, pour la galerie, devenus un sport national répétitif afin de prolonger un conflit et d’alimenter la qualification exclusive du conflit en tant que guerre civile.

Il faudra se rappeler qu’avant l’Accord d’entente nationale de Taëf du 22/10/1989, approuvé par le Parlement le 5/11/1989, les Libanais ont conclu quatorze accords d’entente nationale au niveau officiel sans que ces accords ne débouchent sur l’arrêt des combats, et cela pour des raisons autres qu’internes et « civiles »[2]. Un dialogue dit national qui s’engage, et se ré-engage sans fin après des expériences longuement mûries et comme si le pays est en processus permanent d’édification, sape la crédibilité du dialogue et sa finalité.

Le dialogue implique engagement normatif et valoriel. « C’eût été y prendre part que de ne pas s’y opposer », écrit Molière dans Don Juan. Victor Hugo écrit : « Qui est neutre en temps de révolution est impuissant. »

           

5. Trois critères. Tout Libanais, dans un petit pays multicommunautaire où les relations sont quotidiennes et le plus souvent pétries dans l’échange et le partage, est un être de dialogue, avec des formes, à des niveaux et sphères variables, avec des difficultés, des impasses et des réussites.

            Tout universitaire, tout intellectuel, toute personne cultivée dont la culture est plongée dans la vie, toute personne qui travaille avec un souci éthique, surtout dans l’information et la communication, est un être de dialogue, sinon c’est le cloisonnement, incompatible avec la notion même d’université, d’universalité et d’humanisme. La démarche est donc par essence sélective, centrée sur des Figures pionnières. Elle est sélective, mais non fermée. Le Colloque international est donc une première étape dans un programme qui se poursuivra et inclura d’autres Figures en vue de rassembler et d’élucider un patrimoine cumulé et à transmettre aux nouvelles générations par les divers moyens de socialisation.

 

            Quels sont donc nos critères ? La perspective du Colloque est normative, consistant à s’arrêter sur des Figures en partant de trois considérations :

 

a. La qualité d’exemple, par la pensée, l’action et le témoignage, d’une manière constante et continue et en dépit des contraintes, des embûches et des impasses.

b. L’engagement concret dans l’histoire intellectuelle et la vie publique, avec un impact sur l’histoire intellectuelle et, éventuellement, les décisions majeures.

c. La référence constante à des normes en rapport avec les principes fondamentaux de la démocratie et des droits de l’homme et, dans le cas du Liban, au Pacte de coexistence concrétisé par l’expérience et par le nouveau Préambule de la Constitution libanaise.

 

Les Figures du dialogue en vertu de ces critères appartiennent à toutes les communautés sans exception (nous ne pouvons pas les inclure tous dans cette première étape du Colloque), et, par leur pensée et leur action, sont transcommunautaires. Kazem el Solh et Hasan Saab, dont je parlerai moi-même dans une communication, me représentent parfaitement et toute la sagesse libanaise partagée.

 

Quand il s’agit de Figures du dialogue qui sont des personnalités religieuses, il est normal d’adopter une double perspective à la fois communautaire pour ce qui concerne le dialogue interreligieux, et nationale pour ce qui concerne la dimension publique. Mais dans tous les autres cas, seule la dimension publique préside au choix de Figures pionnières, dans cette étape du moins du colloque,.

Il y a certes d’autres Figures pionnières dans d’autres domaines que le dialogue. Considérer que le dialogue est la valeur supérieure au-dessus de toutes les autres valeurs est une idéologie moderne confortable du dialogue.

Il y a d’autres figures, non seulement de dialogue, mais de sainteté, de piété, de courage, de solidarité, de résistance contre l’oppression… Toute société a besoin de héros qui établissent et rétablissent les ponts, mais aussi de héros qui ont le courage de dire non, de ne pas céder, de prendre les décisions difficiles et qui ne rallient pas les antagonistes. Je pense aux défenseurs des libertés au Liban[3]. Il s’agit alors d’autres Figures qui appartiennent à toutes les communautés et qui sont transcommunautaires. Arrêtons de nous barricader dans la représentativité communautaire quand il s’agit de la perspective publique commune et partagée.

 6. Finalité culturelle et éducative : Le colloque se propose l’intégration des différentes Figures du dialogue dans les programmes culturels et éducatifs, au Liban et dans le monde arabe en général, surtout dans les cursus scolaires et universitaires, en Philosophie, Littérature, Histoire, Education civique… L’héroïsme n’est pas exclusivement militaire et guerrier. Il y a aussi les héros de la médiation, de la concorde, de la réconciliation, de l’aide humanitaire, de la solidarité… Les Figures du dialogue figurent-elles dans l’écriture de l’histoire du Liban, du monde arabe en général et dans d’autres pays ? Une approche historiographique comparative permettra de dégager les orientations et perspectives de changement.

 

            7. Grille d’analyse.      En partant de ces distinctions et critères, nous proposons la grille suivante, non limitative, d’analyse :

 a. Le dialogue est par nature une opération relationnelle qui exige des prédispositions et dispositions mentales, intellectuelles et éthiques dans des conjonctures pacifiques ou conflictuelles diversifiées.

 b. Il en découle l’exigence de théoriser et de contextualiser le dialogue, notamment islamo-chrétien, à la lumière de l’expérience de Figures pionnières et normatives, dans une perspective libanaise, arabe et internationale, figures qui ont exercé un impact culturel, concret et tangible dans la vie publique.

 c. Dresser des portraits, des profils de dialogue permet de cibler le dialogue interreligieux et interculturel, notion aujourd’hui fort à la mode, de le concrétiser et aussi de fournir des exemples normatifs qui favorisent la capacitation (empowerment).

 d. Le Liban, pays carrefour avec une expérience historique des plus riches, fournit des exemples islamo-chrétiens, peu valorisés dans la culture, les programmes de formation et la pédagogie vécue. Le fait que chrétiens et musulmans libanais soient engagés dans des relations diversifiées et au quotidien a produit une pensée religieuse au Liban chez des chrétiens et des musulmans, avec le sens du « prochain », pensée plus spirituelle qu’exclusivement dogmatique et « intégriste », et plus authentique parce que vécue et non rivée à un texte dépouillé de son esprit.

            Si un effort est nécessaire pour faire retrouver à des religions institutionnalisées d’aujourd’hui leur âme, l’investigation, dans un climat rampant de replis identitaires, de fanatisme et de mobilisation conflictuelle, dégagera des figures d’Espérance porteuses d’avenir.

 e. Il sera alors davantage possible de traduire les résultats en éducation dans des manuels scolaires d’Histoire et d’Education civique, dans la pédagogie vécue et dans des programmes d’institutions religieuses et culturelles et d’associations qui œuvrent pour la gestion démocratique du pluralisme, le dialogue interreligieux et interculturel et la paix civile.

             L’histoire scolaire suisse valorise cinq types de héros :

            ceux de la résistance contre l’oppression, comme Guillaume Tell,

            ceux de la négociation et de la médiation comme Nicolas de Flue dont « le nom reste vénéré dans nos cantons suisses »,

            ainsi que les héros victorieux mais soucieux de la concorde et du respect de l’autre, tel le général Guillaume – Henri Dufour qui a conduit la plus importante guerre civile, celle du Sunderbund, en 1847 : « Grâce à l’habileté et à l’humilité de Dufour, la concorde se rétablit rapidement en Suisse. »

            Elle valorise aussi les héros humanitaires, comme Pestalozzi qui, en décembre 1798, recueille à Stanz « quatre-vingts orphelins, abandonnés, dans le plus complet dénuement » et qui « pendant plusieurs mois, vécut comme un père au milieu d’eux, s’efforçant de les soigner et de les instruire », ou comme le genevois Henri Dunand, fondateur en 1864 de la Croix-Rouge.

            Elle exalte le héros libérateur, mais sans oppression, qui va au martyr avec courage, comme le major Davel : « Sur l’échafaud, il exhorte noblement ses compatriotes à se corriger de la manie des procès. »[4]

***

            Le dialogue, c’était du vécu, dans la douleur, la convivialité et le respect des valeurs de la Cité. Tant mieux. Il n’a jamais été rompu, mais souvent instrumentalisé, manipulé, transformé en sport national saisonnier pour remettre en question des fondements élémentaires et propager l’image d’une guerre exclusivement civile[5]. Il s’agit aujourd’hui de le transformer en tradition consolidée et de transmettre son esprit, ses acquis et ses normes aux nouvelles générations.


* Membre du Conseil constitutionnel, coordonnateur du Master en relations islamo-chrétiennes, Université Saint-Joseph.

[1]. Tony Atallah, al-Jundî Khâlid Kahhûl yuqâwim al-Khatf ‘ala al-huwiyya, 8/12/1975 (Le soldat Khâlid Kahhûl résiste contre la prise en otage sur une base communautaire), ap. A. Messarra (dir.), Muwâtin al-ghad (Citoyen pour demain), Beyrouth, Fondation libanaise pour la paix civile permanente, 1997-2000, 3 vol., vol. 2, pp. 263-282.

[2]. A. Messarra, La genèse de l’Accord d’entente nationale de Taëf (22/10/1989 et 5/11/1989) et de l’amendement constitutionnel (21/9/1990), Beyrouth, Fondation libanaise pour la paix civile permanente, Librairie Orientale, 2006, 510 p.

[3]. Antoine Douaihi (dir. Editoriale), Saad Kiwan (dir. Artistique), Ghassan Tuéni (Préface), Quatre siècles de culture de liberté au Liban, Beyrouth, Chemaly and Chemaly, Beyrouth, Librairie al-Burj,
2 vol., 2006, 950 p., pp. 910-925.

[4]. Extrait de : A. Messarra, Théorie générale du système politique libanais, publié avec le concours du Centre national des lettres-Paris, Paris-Cariscript et Beyrouth-Librairie Orientale, 1994, 408 p., p. 158.

[5]. A. Messarra (dir.), Thâkirat al-hiwârât al-lubnâniyya (Mémoire des dialogues libanais), 25 années de dialogue libanais en vue de la paix civile et du processus constitutionnel, 1984-2009, Beyrouth,  Fondation libanaise pour la paix civile permanente, série « Document », 4 vol., no 25, 26, 27, 28

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