Qu’est-ce que les chrétiens du Proche-Orient attendent de la visite de Benoît XVI à Beyrouth ?

L’Homme Nouveau N° 1524 du 1er septembre 2012

Propos recueillis par Annie Laurent

L’Appel d’Alain Tasso pour les chrétiens du Liban

À l’approche de la visite du Pape au Liban, l’écrivain francolibanais

Alain Tasso lance un appel pour le renouveau de l’Église au Proche-Orient.

 

Qu’est-ce que les chrétiens du Proche-Orient attendent de la visite de Benoît XVI à Beyrouth ?

Pour les chrétiens authentiques, la visite du Pape constitue un moment exceptionnel. De cet éminent théologien des temps modernes, qui est en même temps si proche des hommes, ils attendent des interventions décisives, des leçons ultimes que les chrétiens en Orient devront assimiler,  avec sagesse et maturité cette fois, afin d’affronter les  chéances inévitables dues aux changements démographiques et politiques.

Je souhaite vivement que le passage du Saint-Père soit couronné par l’inauguration d’un chantier de réformes en profondeur dans l’Église au Proche-Orient.

En tant que Français, je vois cela d’un oeil occidental, à partir de ma connaissance de l’Église latine d’avant Vatican II, de celle d’après, des difficultés nées du changement ; en tant que Libanais, je connais aussi les spécificités de l’Église orientale catholique et son code de droit canon vernaculaire.

Les réformes devraient concerner plusieurs domaines dont la liturgie, qui est à repositionner dans ses hypostases, ses sources traditionnelles (car ne suivant plus parfois ni la tradition, ni la spécificité orientale, ni Vatican II).

La formation des séminaristes doit être densifiée sur des aspects essentiels parce qu’encore une fois il n’est plus permis de vivre dans le confort des princes pour se sentir à l’aise dans sa condition sacerdotale.

Un contrôle accru de certaines dérives dans l’application du droit canonique oriental semble également urgent…

Un voeu serait de constituer au Vatican une direction spéciale concernant les Églises d’Orient qui ne dépendraient plus seulement d’une congrégation présidée par un cardinal, mais directement du Saint-Père et de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Il s’agit d’une proposition nécessaire, apodictique (1). Les changements survenus dans le monde ces  dernières décennies au niveau sociopolitique, ainsi que l’étiolement de la culture et de la pensée chrétiennes au profit de la technologie et du gain direct, exigent tout cela.

Par ailleurs, l’exhortation apostolique post-synodale que les responsables des Églises catholiques du Proche-Orient recevront des mains de Benoît XVI ne devrait pas faire oublier l’application de celle que Jean-Paul II a remise au clergé local en 1997 (Une espérance nouvelle pour le Liban).

Car ce document dort, hélas, dans les tiroirs de l’Histoire…  

In fine , le Pape pourrait exiger l’application du motu proprio Summorum Pontificum de 2007, au moins dans ne paroisse par pays puisque l’Église latine est présente dans toute la région.

Jean-Paul II aimait à qualifier le Liban de « paysmessage ». Pensez-vous que cette appellation soit encore justifiée ? Autrement dit, le Liban est-il fidèle à sa vocation ?

Le bienheureux Jean-Paul II pensait à la convivialité des différents rites et confessions qui ont à vivre en harmonie dans cette petite région du monde.

 C’est ainsi qu’était vue sa formule en Occident. L’approfondissement de la question laisse imaginer d’autres acceptions déséquilibrées. On ne peut d’ailleurs certifier que chaque confession soit en équilibre parfait avec elle-même. Les différents conflits et l’avalanche de la technologie avancée qui a fait du bien mais aussi beaucoup de mal, ont dévié cet idéal.

Il semble que la perte du sensible humain et du Beau à l’échelle planétaire ait également touché très particulièrement le Liban. Une partie importante de la jeunesse, engoncée et enténébrée dans une superficialité insalubre, a perdu le sens des valeurs chrétiennes et morales.

Quel regard portez-vous sur les évènements qui bouleversent le monde arabe ?

Force est d’être optimiste face à la chute de régimes totalitaires. Mais on peut s’attendre à ce qu’après de longues périodes de privation et suite à la libération, l’homme se complaise dans une jouissance sans limites. En outre, désormais, et devant les nouvelles situations contemporaines, il faut prendre en considération les intégrismes divers qui minent chaque pays (appartenant souvent à une même religion) et entamer une réflexion en profondeur, cela afin de prévenir les lendemains douloureux, si c’est encore possible.

 Quelle devrait être, selon vous, l’attitude des chrétiens face à ces changements ?

Il est préférable de s’appuyer sur la notion de « chrétiens au Liban » ou « chrétiens en Orient » plutôt que sur l’appellation « chrétiens du Liban ou d’Orient », désormais inadéquate. De nombreux chrétiens, dignes de leur baptême, vivent souvent une passion irréversible en silence. Pour les autres, laïcs ou religieux, l’attitude à adopter est sans aucun compromis, l’éloignement du relativisme, du scientisme et des différents égoïsmes pernicieux, minant définitivement la pensée. Des médias et des courants n’aident pas à cela, ni certaines institutions didactiques catholiques anciennes, puisque depuis des décennies elles occultent, tant dans la forme que dans le fond, leur identité, pourtant revendiquée sur les papiers officiels. Le retour à un christianisme limpide est la seule transparence acceptable ! Malheureusement, nombre  de chrétiens utilisent les églises comme lieux de passage et de halte pour l’ostentation dérisoire dans les différentes célébrations (messes, funérailles, mariages, etc.).

L’église ne saurait être ni un cir que ni un fonds de commerce ! C’est seulement un lieu sacré pour l’oraison et le recueillement ! Laïcs ou religieux, complices de telles profanations, doivent être sanctionnés et, s’il le faut, frappés d’excommunication. Enfin, hormis le Saint-Siège, personne n’a le droit de parler à tort et à travers de questions engageant l’avenir des chrétiens. Pourtant, les choses se passent ainsi quotidiennement, de la part de laïcs comme de religieux, et cela frise le ridicule. Beaucoup de récentes déclarations vont à l’encontre de celles du Pape, qui se contente, lors de situations belliqueu ses  exceptionnelles, de prier pour la paix de tous. Ces prises de position, au vu de néochangements politiques irrévocables, risquent de provoquer un jour beaucoup de mal. 

Celui qui aura souffert n’oubliera jamais…    

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