Halte à l’amalgame ! Ne réduisons pas l’islam et l’Occident à leurs caricatures

Tribune de Dominique Eddé, écrivaine libanaise, auteure de   ” Kamal Jann “, dans le journal Le Monde du 22 septembre 2012.

Que des individus, au racisme autoproclamé – manipulateurs et manipulés -, soient parvenus à déclencher, à partir d’une production minable, la foudre de dizaines de milliers de musulmans, un attentat meurtrier, des dizaines de morts et des menaces de représailles contre les chrétiens donne la mesure du degré de confusion et de misère mentale que font peser, un peu partout, des minorités de plus en plus excitées sur des majorités de plus en plus désarmées.

Le plus grave dans cette affaire, c’est la manière dont les esprits prétendus libres se font avoir, s’engouffrent, se proposent des choix qui n’en sont pas, et, chemin faisant, avalisent, selon de vieux critères éculés, leurs pulsions de haine envers les musulmans ou encore celles des islamistes envers les ” infidèles “, ce qui pour finir revient au même.

Il suffit de constater le remplacement, désormais naturel, entériné par un nombre impressionnant de médias, du singulier par le pluriel. L’abolition de la différence, de la nuance, du b.a.-ba de la pensée. Cela donne ceci : Deux Américains = les Américains. Trois coptes = les coptes. Des musulmans = les musulmans. Des juifs = les juifs, etc.

Le chiffre n’indique plus rien. L’essence absorbe tout. L’individu est balayé par la foule. Pire : un individu peut désormais suffire à mettre en danger une foule d’individus. Si Al-Qaida n’avait eu qu’un souhait à émettre, c’eût été celui-là.

Depuis quand et au nom de quoi l’action d’une personne est-elle représentative d’une politique, d’un peuple, d’un pays ? Pourquoi cette question, d’une évidence accablante, n’a-t-elle pas été posée par les chefs d’Etat et de gouvernement ? Pourquoi se laisse-t-on dicter le contenu d’un débat – toutes opinions confondues – par ceux dont le projet est de le rendre impossible ?

Qu’une majorité se laisse intimider par une minorité, et c’est déjà le début de la folie : à défaut de protection ou de résistance, chacun va rejoindre sa tribu. La pensée se purifie, se vide, se prête à la guerre. A qui la faute ? A tout le monde. Car qui nous fera croire que ce consensus de la séparation – le découpage de l’humanité en tranches nationales et communautaires – n’arrange qu’un seul camp ?

Si tel était le cas, pourquoi aurait-on si allègrement recours au vocabulaire qui tue la différence et justifie, d’avance, de futures équipées militaires ? Vivement le jour où un citoyen – quel qu’il soit – pourra porter plainte contre un magazine, un journal ou une télévision qui aura titré ” L’islam en colère ” ou ” Les musulmans dans la rue “.

Alors, le combat contre la bêtise aura marqué un point. Alors, peut-être, des individus – à l’identité musulmane revendiquée – se mobiliseront en nombre pour s’élever contre la prise en otage de leurs destins par des fascistes. Car ils sont légion à être aussi écœurés par les docteurs de la loi que par le mépris, voire la haine, dont ils sont l’objet. Il n’empêche, aussi, disons-le, qu’ils ne sont pas assez nombreux à donner de la voix.

Il reste un pont à construire de toute urgence entre islam et dissidence. Entre-temps, la montre tourne en faveur des foutraques. Les gens meurent en Syrie, d’autres pays dans la région sont en danger de guerre et Charlie Hebdo, enfant gâté de la démocratie, en panne mortelle d’humour et de créativité, ne trouve rien de mieux pour se faire exister que de nous les faire oublier.

En somme, les deux pathologies qui se disputent la scène politique sont les plus dures à soigner : la perversion et la paranoïa. L’une n’excluant pas l’autre ; la première ayant, grosso modo, de meilleures racines chez les puissants, en Occident, la seconde, en Orient, chez les tyrans issus de la défaite.

Les deux nous dépossédant à toute allure de ce que nous appelons encore naïvement la liberté.

Dominique Eddé  

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One Response to Halte à l’amalgame ! Ne réduisons pas l’islam et l’Occident à leurs caricatures

  1. CEDRIC / IEIC - FSR says:

    Enfin quelqu’un qui dit les choses d’une manière réflechie et simple. Comme c’est bien dit.