L’imam Ouzaï, précurseur de la convivialité islamo-chrétienne

Avec la montée de l’extrémisme et alors que les divisions communautaires s’exacerbent au Liban et dans la région, le parcours de l’imam Ouzaï, vénéré aussi bien par les chrétiens que par les musulmans, met en relief une longue histoire de convivialité.

Par Mohammad NOKKARI* | OLJ

11/09/2014

En longeant la côte de Beyrouth vers le sud du pays, une localité appelée autrefois « Hantous », actuellement « al-Ouzaï », abrite la dépouille mortelle d’un grand imam, précurseur de la convivialité islamo-chrétienne, « Abdul Rahman al-Awzai », appelé plus communément l’imam Ouzaï. Le choix même de cette localité de Hantous pour être la dernière demeure de l’imam a été décidé par les chrétiens eux-mêmes qui voulaient que l’Ouzaï soit enterré au milieu des forêts de sapins qui dominaient le paysage de Hantous à cette époque.

La période au cours de laquelle al-Ouzaï a vécu était marquée par le chevauchement entre deux systèmes politiques : les Omeyyades et les Abbassides. L’imam Ouzaï a ainsi vécu pendant le règne du souverain omeyyade al-Walid bin Abd el-Malek, et il a vu se succéder les souverains omeyyades suivants : Sulayman bin Abd al-Malek, le calife Juste Umar bin Abdel Aziz, Yazid bin Abdel Malek, Hicham bin Abdel Malek, al-Walid bin Yazid, Yazid bin al-Walid, Ibrahim bin al-Walid, Marwan bin Mohammad. Il a également vécu sous le règne des souverains abbassides suivants : al-Saffah et Abou Jaafar al-Mansour. Il est mort en 774 pendant le règne de ce dernier.

Cette double période a été marquée par un événement majeur qui est la fixation et l’étendue du premier schisme en islam entre sunnites, chiites et kharijites. La pensée de l’imam al-Ouzaï s’inscrivait dans ce qui va être plus tard l’islam sunnite, c’est-à-dire la partie de la majorité qui allait très lentement se former en une petite élite à partir de Basra : Ahl al-Sunna Wal-Jamaah. La position de l’imam al-Ouzaï tout au long de cette période trouble était de s’écarter de tout extrémisme. Il déclarait que seul le cœur d’un véritable croyant peut contenir l’amour de deux califes, Othman et Ali. D’autres paroles lui font dire que si on coupait son corps, il n’aurait jamais excommunié quelqu’un qui prononce les deux témoignages de la foi de l’islam.

Il faut savoir que le sunnisme à l’époque de l’imam al-Ouzaï était une réunion de disciplines intellectuelles proches, plutôt qu’une grande communauté indivisible. Son attachement à la vie communautaire plus qu’à l’esprit du parti marque le sunnisme par un comportement social particulier qui le situe entre les kharijites, qui exterminent la communauté pour venger la justice, et les chiites, qui privilégient la sauvegarde de la légitimité au détriment de la paix sociale. En adoptant cette position, le sunnisme privilégie le maintien de la paix communautaire à la revendication intransigeante de la justice sociale.

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre les diverses citations de l’imam al-Ouzaï, relatives à l’obéissance aux autorités de fait, comme les Omeyyades, pour le maintien de la paix et la crainte du désordre et de l’anarchie. Il dit : « Applique la sunna du Prophète et arrête-toi où les gens se sont arrêtés et dis ce qu’ils disent et abstiens-toi de ce dont ils se sont abstenus, il t’arrivera ce qu’il leur arrive. »

Quant à l’origine du mot « Awzai », ou Ouzaï, il est intéressant de préciser que ce terme implique en arabe la dispersion, pour désigner un faubourg de Damas, constituant une tribu ou un groupe de clans dispersés qui venaient du Yémen pour y habiter.

Certains soutiennent qu’Ouzaï est un clan rattaché à la tribu arabe Himyar ou Hamdan ou Zi-l-Kilaa. Une autre interprétation veut que le mot Awzai soit attribué à un ensemble de clans qui ne s’identifient pas à une tribu particulière. Quoi qu’il en soit, l’imam était originaire de ces tribus arabes qui sont venues du Yémen avec les premiers conquérants musulmans. Des historiens comme Ibn Khalkan soutiennent que notre imam descendait de Mawali du Yémen. Il pourrait donc être un des descendants des familles capturées lors des guerres avec l’Inde. Le nom de l’imam al-Ouzaï est « Abdul Rahman ibn Amr Ibn Youhmad ». On raconte que son vrai prénom était « Abdul Aziz » et que c’est lui-même qui l’a changé en « Abdul Rahman ». Ainsi laissait-il entendre qu’il trouvait que son âme avait besoin de miséricorde plutôt que d’un titre évoquant fierté et puissance.

Des voyages d’études

Notre imam est né à Baalbeck, au Liban, en l’an 707 ou 88 de l’hégire, et c’est l’année au cours de laquelle est mort saint Maron, premier patriarche maronite. Peu de temps après sa naissance, son père est décédé ne lui laissant aucune ressource permettant de subvenir à ses besoins et aux besoins de sa mère. Cette situation a obligé sa mère à quitter Baalbeck pour la ville de Karak, dans la plaine de la Békaa, actuellement connue sous le nom « Karak Nouh ». Dans cette ville, l’imam a pu se consacrer à la science tout en travaillant à la rédaction des lettres destinées au « diwan du gouverneur » ou à l’attention des personnes privées. Cela n’a pas duré longtemps, puisque l’État l’a incorporé au service militaire et l’a envoyé au Yamama, où il a pu rencontrer les savants de cette ville, et plus particulièrement le mufti Yehya bin Abi Kasir. Suivant les conseils du mufti, al-Ouzaï est parti ensuite à Bassora pour approfondir ses connaissances religieuses auprès de ses savants, notamment auprès des deux plus célèbres de l’époque, l’imam al-Hassan al-Basri et Ibn Sirin. Malheureusement, il n’a pas pu les rencontrer car le premier était décédé deux mois avant son arrivée à Bassora et l’autre, étant malade, est mort sans que l’imam al-Ouzaï n’ait pu étudier chez lui.

Après l’Irak, l’imam al-Ouzaï a poursuivi ses voyages d’études. Il est parti à Damas puis au Hijaz pour ensuite retourner en Irak et au Yémen. De retour à Damas, alors qu’il frôlait la cinquantaine, l’imam a décidé de s’installer définitivement à Beyrouth. Son but était de participer au renforcement des marches construites sur la côte libanaise pour défendre le pays contre les attaques de l’extérieur. Arrivant à la porte de Beyrouth, l’imam a raconté l’histoire de sa rencontre avec une femme vêtue de noir, se trouvant à proximité d’un cimetière. Lorsque notre imam lui a demandé où se trouve la construction « al-maamourah », c’est-à-dire la ville, elle lui a répondu en pointant le doigt en direction des tombes : si tu veux les constructions, elles sont là, et si tu veux des ruines (al-kharab), elles sont là-bas, et elle a pointé son doigt en direction de la ville. C’est ainsi que l’imam a décidé d’habiter dans cette ville.

À Beyrouth, l’imam Ouzaï s’est installé dans le centre-ville, dans l’endroit appelé avant la guerre civile Souk al-Tawilé. Son habitation était utilisée comme école et zawiya (coin). Des étudiants venaient de tous les coins du monde musulman pour y étudier. C’était soit des demandeurs de fatwa, soit de simples particuliers chrétiens ou musulmans qui cherchaient réconfort ou appui auprès des autorités politiques.

Cette résidence zawiya est restée intacte tout au long des siècles et a été protégée par les croisés en signe de reconnaissance à l’égard de l’imam qui avait plaidé en faveur des chrétiens du Liban. Néanmoins, la France mandataire n’a pas respecté la mémoire d’al-Ouzaï et a détruit sa demeure pour construire à sa place des magasins dont les bénéfices profitaient à l’administration du waqf. Une salle a cependant pu être conservée. On pouvait lire à l’entrée « La mosquée de l’imam al-Ouzaï ». Malheureusement, la guerre civile a détruit ce qui restait de cette salle de prière. Actuellement, il ne subsiste dans ce lieu qu’une zawiya d’Ibn Arrak en face de la mosquée al-Omari.

De nombreuses qualités

Tous les écrits sur l’imam al-Awzai sont unanimes pour faire ressortir les qualités spirituelles et morales très élevées de l’imam. Ibn Assaker mentionnait qu’al-Ouzaï passait beaucoup de temps en prière. Il était pieux, dévot et humble. Il se réfugiait la plupart du temps dans le silence. Ishaqiben Khaled indiquait que l’imam passait une grande partie de la nuit en prière en récitant le Coran et en pleurant. À ces qualités s’ajoute le fait qu’il n’a jamais ri à haute voix ni pleuré en public. Il choisissait le temps de la prière et la contemplation pour pleurer, au point que sa mère trouvait le tapis de prière humide de ses larmes après chaque prière. Des contemporains de l’imam al-Ouzaï soulignent d’autres qualités. Il refusait d’accepter les donations et les cadeaux qu’on lui offrait en vue d’obtenir des services. On raconte qu’un chrétien du Liban lui a offert une jarre de miel contre un service qu’il devait lui rendre auprès du gouverneur de Baalbeck. Al-Ouzaï lui a dit : « Si tu veux, tu peux reprendre la jarre et j’écris au gouverneur, sinon j’accepte ton cadeau et je n’écrirai rien. » Le chrétien a repris le cadeau et l’imam a plaidé en sa faveur.

Il se révoltait contre toute sorte de mensonge et de publicité mensongère. On raconte que l’imam était un jour dans le souk de Beyrouth où il a entendu un vendeur crier : « Mes oignons sont plus délicieux que le miel. » L’imam s’est indigné et a déclaré : « Est-ce qu’il croit qu’avec ce mensonge il ne sera pas châtié dans l’au-delà ? »

L’imam était très généreux avec les pauvres et les orphelins. On raconte à ce propos qu’après sa convocation au palais du gouverneur de Damas, l’émir Abdallah bin Ali, l’émir lui a attribué deux cents dinars. Ne pouvant pas refuser cette offre, l’imam a distribué toute la somme aux pauvres avant même son arrivée à sa maison.

Défenseur des droits des chrétiens

Al-Ouzaï défendait la liberté de croyance. Tous les écrits sur l’imam précisaient qu’il était le premier défenseur de la liberté de croyance parmi les jurisconsultes musulmans. Son originalité découlait du fait qu’il associait la théorie à la pratique. Dès lors, il était le défenseur des droits des chrétiens du Liban et n’a cessé d’intervenir pour soutenir leur cause devant les souverains et les gouverneurs locaux.

Parmi la longue liste de ses démarches auprès des autorités politiques en faveur des chrétiens du Liban, il est utile de relater l’histoire qui a été racontée par Mohammad Ibn Kassir et transmise à d’autres historiens de l’époque, comme Abou Obayd bin Sallam et Ahmad al-Alazri.

L’événement s’est déroulé en 753 pendant le règne du souverain al-Mansour et du gouverneur de Syrie et du Mont-Liban, l’émir Saleh ben Ali. Ce dernier avait imposé des impôts très élevés aux chrétiens du Mont-Liban. Une révolte a éclaté dans la ville de Monaytara, près d’Afqa, et s’est étendue jusqu’à la plaine de la Békaa, s’approchant même de la résidence de l’émir de Baalbeck. L’émir a ordonné à ses soldats de réprimer sauvagement la révolte, d’expulser les habitants de leurs villages et de les déposséder de leurs biens. En apprenant la nouvelle, l’imam al-Ouzaï a écrit une longue lettre de protestation au gouverneur. Dans cette lettre, il était dit : « Concernant l’expulsion des chrétiens résidant au Mont-Liban : tu as massacré une partie de ceux qui n’ont pas participé à la révolte. Tu as autorisé une autre partie à rejoindre leurs villages. Comment peux-tu punir l’ensemble des habitants pour une faute commise par des particuliers en les expulsant et en les dépossédant de leurs biens ? Le jugement de Dieu est clair en cette matière. Dieu dit dans le Coran : “Personne ne portera le fardeau d’autrui” et le jugement de Dieu trace la voie à suivre et à imiter. Le testament du prophète Mohammad doit être appliqué. Le Prophète dit : “Celui qui commet une injustice à l’encontre d’un “dhimmi” (mot qui désignait les juifs et les chrétiens – citoyens – des pays musulmans) ou s’il le charge d’une chose qu’il ne supportera pas, je serai son accusateur dans l’au-delà”. »

Il a encore écrit dans sa lettre : « Celui qui bénéficie d’une protection de sa personne bénéficie aussi d’une protection de ses biens. La justice doit être appliquée dans ce cas et dans tous les cas semblables. Ils ne sont pas des esclaves pour que tu les déplaces d’un village à un autre. Ils sont des hommes libres et demeurent dans notre conscience. »

Par la suite, l’imam Ouzaï a été convoqué à Damas par le wali Abdallah bin Ali (connu pour son despotisme et son recours systématique à la décapitation de ses opposants). L’imam a raconté plus tard l’histoire de sa convocation : « Lorsque je me suis présenté dans son bureau, je m’attendais à ce que ma tête tombe entre mes mains après chaque réponse que je lui donnais. » Le texte racontant le dialogue entre ce gouverneur et l’imam met en relief la franchise de l’imam et son courage indéniable face à une situation grave où les opposants et les partisans des Omeyyades étaient assassinés sans pitié.

Quant à l’école jurisprudentielle d’Ouzaï, elle s’est étendue en Syrie, en Irak, en Arabie, en Égypte, au Maroc et en Andalousie. Elle était la seule doctrine pratiquée en Syrie durant deux cent vingt ans. Elle a été ensuite remplacée par l’école chaféite. Elle est restée en application pendant quarante ans, dans l’Espagne musulmane.

Si cette école a disparu par la suite, c’est parce que l’imam avait choisi de s’installer à Beyrouth, qui n’était pas à cette époque une ville importante du point de vue scientifique et politique. À cela s’ajoute la distance matérielle qui séparait l’imam de ses disciples ainsi que le fait que Beyrouth ne se trouvait pas sur la route des pèlerins allant à La Mecque. Malheureusement, les œuvres écrites de l’imam al-Ouzaï ne nous sont pas parvenues. Pourtant, il était parmi les premiers jurisconsultes à rédiger des ouvrages de droit musulman et des recueils des hadiths. Seul un ouvrage consacré au « siyar », ou traité parlant de la guerre et de la paix, nous est parvenu. Ce livre a pu être préservé grâce à l’imam al-Chafei qui l’a introduit dans son traité « al-Om ».

De nombreux ouvrages ont été écrits par l’imam mais ont disparu en raison des incendies qui ont ravagé Beyrouth pendant le tremblement de terre. Parmi ces livres : Mousnad al-imam al-Awzaei, Massael fi el-fiqh wel sunan. Cependant l’ensemble de sa doctrine se trouve éparpillé dans les ouvrages de fiqh et dans les recueils de hadiths.

Des chrétiens et des juifs à ses obsèques

L’imam al-Ouzaï est décédé en 157 de l’hégire ou en 774 de notre ère, à l’âge de soixante-dix ans. Il est mort asphyxié par le gaz carbonique pendant qu’il se trouvait dans sa salle de bains. On raconte que sa femme avait introduit dans sa salle de bains un poêle de braise pour se chauffer. Quand elle a ouvert la porte plus tard, elle l’a trouvé allongé par terre, le corps étendu en direction de La Mecque, la main droite sur la joue.

Les historiens ont mentionné en détail les obsèques de l’imam auxquelles ont participé en grand nombre les chrétiens et les juifs. Le cortège de ses funérailles est parti de son domicile au centre-ville jusqu’au village de Hantous où il repose toujours.

Pour marquer leur tristesse, les chrétiens lançaient des cendres sur leurs têtes durant les obsèques. On a mentionné que le choix de Hantous, actuellement connu sous le nom d’Ouzaï, était souhaité par les chrétiens du Liban en signe de reconnaissance pour son soutien à leur cause vis-à-vis des gouverneurs abbassides. L’historien cheikh Taha al-Wali a indiqué dans son ouvrage, consacré à l’imam Ouzaï, que le choix de Hantous était aussi lié à sa situation géographique, puisque cette localité se trouvait à l’époque au milieu d’une forêt de sapins. Il soutenait que les Libanais de l’époque avaient des préférences pour cet arbre, étant donné que dans leur subconscient, qui remonte à une pratique en vigueur chez les Phéniciens, le sapin avait un caractère sacré.

Pendant longtemps et jusqu’à aujourd’hui, les visiteurs de son mausolée peuvent trouver des offrandes déposées par des chrétiens libanais témoignant de leur amour à ce grand imam, précurseur de la convivialité islamo-chrétienne.

* Juge chérié et enseignant à l’Université Saint-Joseph.

 http://www.lorientlejour.com/article/885402/limam-ouzai-precurseur-de-la-convivialite-islamo-chretienne.html

 

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