À Al Azhar, les musulmans affichent leur unité contre l’extrémisme

La plus prestigieuse institution du monde sunnite a réuni, jusqu’au mercredi 3 décembre musulmans – sunnites et chiites – et chrétiens pour dénoncer « l’extrémisme et le terrorisme ».

Malgré la difficulté de certains musulmans à établir un lien entre leur religion et les exactions commises par l’État islamique, plusieurs participants ont vu là un premier pas.

Maisons brûlées, familles chassées de chez elle « avec une cruauté inédite »… Depuis les violences commises cet été en Irak par Daech (acronyme arabe pour L’État islamique) notamment contre les yézidis, les chrétiens ou les kakaïs, Ahmed al Tayeb, le grand imam d’Al Azhar, principale institution de l’islam sunnite, ne cesse de s’interroger : « Pourquoi cette fitna (division) aveugle, qui a l’odeur du sang, de l’explosion ? »

« Des crimes qui n’ont rien à voir avec notre religion »

Devant des dizaines de savants musulmans du monde entier, de responsables chrétiens du Proche-Orient, et devant surtout les centaines de prédicateurs « azharistes » (formés à Al Azhar), reconnaissables à leurs tarbouches rouges cerclés de blanc, conviés eux aussi à cette « Conférence contre l’extrémisme et le terrorisme », la plus haute autorité du monde sunnite n’a pas hésité à qualifier de « crimes barbares » les exactions de Daech.

Comme plusieurs des intervenants qui lui ont succédé à la tribune, hier et avant-hier, Ahmed al Tayeb l’assure : ces crimes « n’ont rien à voir avec notre religion ». Cette « image sanglante et fausse, injuste, de notre religion » est « importée depuis l’extérieur »… assure-t-il.

Mais après la traditionnelle dénonciation du « complot des puissances occidentales » dans la région, suit une invite au ton bien différent : le grand imam appelle ses coreligionnaires à « ne pas négliger (leur) responsabilité dans ce terrorisme ». « Certains ont poussé nos jeunes à adopter une pensée de subversion et de blasphème. Les djihadistes, et d’autres, les poussent à quitter leur patrie » pour gagner la Syrie où « ils tuent comme ils veulent ».

Difficulté à analyser le phénomène du djihadisme

Trois jours à peine après l’appel du pape François, lancé depuis la Turquie aux responsables musulmans à « se prononcer clairement et à condamner cette violence qui nuit à l’islam », plusieurs dizaines d’entre eux venus de 120 pays – du Maroc à l’Indonésie, en passant par le Nigeria, le Liban, le Koweït ou l’Inde – ont planché, à l’invitation d’Al Azhar, sur « l’extrémisme », « la citoyenneté » et « le vivre-ensemble ».

La présence, à la tribune, de savants chiites venus du Liban et même d’Iran, mais aussi de représentants des diverses Églises chrétiennes orientales était, en soi, inédite. « Nous voulions mettre sur la table trois problèmes : le terrorisme et le fondamentalisme, les mauvaises relations avec les chrétiens, et le conflit entre sunnites et chiites », explique Ridwan al-Sayyid, professeur de sciences islamiques à l’université libanaise, qui a participé à l’organisation. « En tant que musulmans et responsables d’institutions religieuses, que pouvons-nous faire pour contrer cette hérésie au sein de notre religion : voilà la question. » Dans un monde musulman particulièrement éclaté au plan religieux comme géopolitique, les interventions ont montré la difficulté qu’ont encore nombre de ses membres à analyser ce phénomène du « djihadisme » : certains en rejettent la responsabilité sur « le despotisme, l’absence de justice sociale », d’autres sur « l’Occident » accusé de financer ces groupes…

Profondes divisions entre chiites et sunnites

 « Il n’y a pas de terrorisme dans l’islam, il n’y a qu’une mauvaise interprétation des textes », assure Abdallah El Najjar, professeur de charia et de droit à Al Azhar. D’autres prises de parole – comme celle du mufti (sunnite) d’Irak – ont également rappelé la profondeur des divisions entre sunnites et chiites : si terrorisme il y a, explique-t-il en substance, c’est celui « de ces 32 milices (chiites) malhonnêtes qui brûlent mosquées et habitations » quand les sunnites, eux, « n’agressent personne »

Habitués à ces éclats, les responsables chrétiens ont assisté plus que réellement participé aux débats, rappelant leur bonne volonté pour – selon la formule de Mgr Paul Matar, archevêque maronite de Beyrouth – « faire parvenir le message » d’Al Azhar « partout dans le monde ». Les critiques les plus vives sont finalement venues d’un ouléma du Kurdistan, Abdulla Waise, qui s’est insurgé contre le « silence » de nombreuses « institutions religieuses » musulmanes « après les massacres commis par l’État islamique et l’afflux de 2 millions de réfugiés au Kurdistan ». « Pourquoi ne disent-elles rien ? »

 « Chasser les chrétiens de leurs demeures est un crime«  

Préparée par l’entourage du grand imam Al Tayeb, la déclaration finale a eu le mérite de la clarté : « Les attaques contre les personnes, les lieux saints sont condamnées par l’islam ; la division des patries, l’effondrement des pays aboutissent à une vision déformée de l’islam, à des crimes contraires à la religion », rappelle-t-elle en préambule. La déclaration poursuit par un appel en direction des chrétiens. « Chasser les chrétiens de leurs demeures est un crime. Nous les appelons à rester dans leur patrie pour chasser ensemble cet extrémisme. Nous rejetons la solution de l’immigration qui réalise finalement les objectifs des agresseurs et déchire nos sociétés civiles ».

 « Je considère cette réunion comme une première initiative très positive », a précisé le patriarche copte catholique Ibrahim Sidrak. Pour les acteurs de terrain, le plus urgent est désormais de bâtir un plan d’actions concret dans les domaines de « la culture », des « médias » et surtout de « l’éducation ».

Un prochain texte devrait suivre, préparé au sein de la Maison de la famille égyptienne, sur « le dialogue islamo-chrétien », le conflit entre sunnites et chiites et le moyen de prévenir l’extrémisme.

Anne-Bénédicte Hoffner (au Caire)

Source

 

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