Afif Osseirane

Afif OSSEIRANE et notre relation à l’autre

Quel est donc le message que Afif nous laisse pour aujourd’hui. Sans en faire notre modèle il faut nous inspirer des points forts de sa spiritualité, pour les vivre aujourd’hui dans ce  contexte qui ici ou ailleurs n’est plus celui qui fut le sien. L’Evangile est toujours à réinventer dans la lumière de l’Esprit.

Afif a toujours été, qu’il fut musulman ou chrétien, un être en quête d’essentiel, assoiffé d’absolu, à l’écoute de Dieu, qui nous parle par sa parole certes, mais aussi et encore par, ceux que nous côtoyons, que ceux-ci partagent ou non nos convictions, notre foi.

Le  mystère de l’Incarnation du Verbe, en Jésus Fils de Marie, a été pour Afif au principe de sa conversion. L’énoncé des Béatitudes évangéliques l’amour du prochain quel qu’il soit, l’attention aux pauvres et surtout le pardon des ennemis ont été pour lui des exigences absolues de vie tout comme la prière de jour comme de nuit.

Une étude reste à faire pour déterminer le rôle des influences qu’il reçut des uns et des autres.

C’est pourquoi je ne m’arrêterai ici que sur l’un de ses maîtres spirituels, je veux parler de Charles de Foucauld. Charles de Foucauld a appris ou rappelé à Afif comme à tous ses  disciples à être d’abord et avant tout humain. En effet, pour nous chrétiens, le mystère l’Incarnation est la source de cette spiritualité. Jésus est venu assumer et sanctifier notre nature humaine, celle que nous partageons à égalité avec tous, depuis les origines de l’Homme. De ce fait, il nous a prédestinés à devenir tous et toutes des enfants adoptifs du Père. Qui que nous soyons et là ou nous sommes, nous sommes tous appelés à la sainteté  parce que membres du même corps mystique.

En second lieu, après Charles de Foucauld, Afif a voulu faire de la religion, non une croyance, non une morale, ni une pieuse pratique de traditions dévotionnelles et sécurisantes, ou encore une assurance pour la vie éternelle par une obéissance aveugle à une loi, à des commandements dictés par un Dieu Tout puissant et Juge. Non, pour Afif sa foi nouvelle ne pouvait que l’entraîner dans une relation personnelle au Christ et à tous ses frères et sœurs en humanité.

La foi chrétienne ne peut être qu’une relation d’amour et de don de soi à Dieu et aux autres. « Tout ce que vous aurez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’aurez fait » «J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger » etc…  

C’est donc à partir de la vie humaine du Christ découverte dans les évangiles que Afif découvre que le sens de la vie de l’homme réside, non dans l’appat du gain, ni dans la recherche de la jouissance et du pouvoir mais d’abord et avant tout dans le don de soi aux autres, amour qui doit aller jusqu’à l’amour de l’ennemi.

« L’amour de l’ennemi est la clé du royaume » écrira-t-il.

Afif fut tout à la fois un homme d’action et un homme de prière.
Bien qu’au service des plus pauvres, il pouvait passer des semaines en retraite spirituelle, et consacrer des heures, agenouillé, prosterné, possédé par la présence divine.

Tout ceci nous amène à nous arrêter sur l’un des principaux aspects de la vie de Afif, du moins à mon sens, celui de la relation à l’autres sujet de notre entretien.

Pour Dieu tout homme est unique, sacré, irremplaçable. Mais pour moi, pour nous tous, qui est l’autre, qui est notre prochain ? Et pour lui, qui suis-je Dans le contexte qui est le vôtre au Liban, celui d’un pays multiconfessionnel, 19 communautés, je pense que le témoignage vécu de Afif, est un exemple de ce que chacun d’entre vous pourrait être, à quelque communauté qu’il appartienne.

A l’école d’un de ses maîtres spirituels Louis Massignon, Afif voulut se mettre dans « l’axe de la naissance de l’autre » en quelque  sorte essayer autant que faire ce peu, de se mettre à la place de l’autre, dans sa peau.

En tant que musulman chiite devenu chrétien, et sans renier les vertus fondamentales de sa communauté d’origine, il dût faire cet expatriment spirituel dans une foi nouvelle, foi vécue tout d’abord en anglais à l’AUB, puis en français en Belgique et enfin en arabe au Liban mais dans une langue arabe chrétienne dont les termes liturgiques et théologiques n’évoquaient pas grand-chose pour lui. C’est pourquoi dès 1958, il voulut traduire les psaumes de David dans une langue arabe qui lui parle et qui puisse être comprise par sa communauté. Elle a été éditée ici à Beyrouth en 1960.

   Ainsi pour Afif comme pour Massignon, on ne trouve Dieu en soi, qu’au moyen des autres, par la médiation de l’amour.

En fait, la relation à l’autre, aux autres, est un élément essentiel, vital et constitutif de notre vie personnelle en société.

L’homme est essentiellement un être social pour lequel la vie en communauté est avant tout une rencontre, un accueil, une écoute, un partage, une hospitalité réciproque. L’homme n’existe comme tel que dans le dialogue interpersonnel et par ce qui lui est propre, c’est-à-dire le langage et l’action en commun vers un au-delà de soi. L’homme ne peut découvrir qui sont les autres mais aussi ce qu’il est lui-même, sans le dialogue, cette confrontation pacifique et réciproque.

Dans un opuscule intitulé « introduction nécessaire à tout dialogue » nous verrons pour terminer, comment Afif dégage les conditions du dialogue pour qu’il soit fructueux….

Afif fut l’une de ces rares personnes qui sut incarner ce message chrétien en milieu chrétien et en milieu musulman. En tant que chrétien venu de l’islam, Afif nous rappelle ainsi, et avec insistance, le sens de la transcendance divine, celle du Tout autre, que nous aurions tendance à oublier nous Chrétiens du fait du mystère de l’Incarnation et du petit enfant de la crèche.

Afif nous rappelle aussi le sens profond de l’hospitalité, en lui donnant une dimension sacrale, celle d’Abraham au désert, celle de Marie qui accueille en son sein le Verbe de Dieu.

Le troisième aspect de la spiritualité musulmane qu’il nous faut réactualiser et transfigurer à sa suite, c’est celui de l’abandon. L’abandon dont il s’agit ici est celui d’un enfant pénétré d’un amour confiant entre les mains de Celui qui est plein de Tendresse et d’Amour, Al Wadoud. Ainsi, le sens de la transcendance divine, celui de l’hospitalité sacrée, celui de l’abandon filial et surtout celui de l’Amour qui est don de soi, peuvent être des attitudes fondamentales à partager, à vivre ensemble entre musulmans et Chrétiens surtout quand ils vivent côte à côte, dans le même pays comme vous ici au Liban.

Il n’est donc plus  temps ici comme ailleurs de construire des basiliques, des églises, des mosquées, des temples, des synagogues.

Dans un monde matérialiste où la vénération de l’argent et du pouvoir, où l’exaltation de la jouissance ont remplacé les vraies valeurs et quand les fondamentalismes et les extrémismes religieux de tous poils se font jour un peu partout, l’heure est venue d’édifier ce monastère invisible  une nouvelle société faites des pierres vivantes que nous sommes, afin que chacun y trouve sa place selon ce qu’il est, au service de tous, de la Justice et de la paix, dans une société  réconciliée avec elle-même.

 C’est une spiritualité du quotidien qui traverse toutes les dimensions de la vie, du pain, des joies et des souffrances partagés, au travail et aux loisirs faits de concert , à l’art et à la culture en passant aussi par la prière. C’est à cette spiritualité du quotidien à cette conversion intérieure et personnelle,  que Afif, nous convie tous ensemble, selon nos propres traditions, qu’elles soient religieuses ou non. 

Voici les quatre conditions du dialogue (de Afif Osseirane)

 1-      Les partenaires au dialogue, étant toujours des personnes humaines, doivent se convaincre de leur égalité absolue. Même si le dialogue a lieu entre père et fils, patron et ouvrier, lettré et illettré, etc, ceux-ci doivent accepter leur égalité absolue résultant de leur qualité de personnes humaines autonomes et libres.

2-      Le dialogue n’est pas seulement un échange d’idées, de points de vue, d’opinions … car l’homme n’est pas seulement esprit ou raison. Les partenaires au dialogue doivent dévoiler toute leur personne et l’intimité de leur personne (leurs expériences passées, leurs blessures antérieures, leurs peurs, leurs désirs …). Cela réclame du courage et de l’humilité.

3-      Il faut que le participant au dialogue veuille sciemment le bien de son partenaire, tout autant qu’il désire et recherche son propre bien. Pourquoi cette exigence difficile de l’amour ? Car si l’on cherche uniquement à « Convaincre » son partenaire, c’est qu’on souhaite l’ « instrumentaliser », ce qui équivaut à le réduire à une « chose » et à nier le mystère de son altérité.

L’alternative est donc obligatoirement de vouloir le bien de ce partenaire. Ce que Dieu veut pour  lui, là où il est.

4-      Il n’y a pas de sujets sacrés, intouchables dans le dialogue. Je dois inviter mon partenaire à critiquer mes convictions de quelque nature qu’elles soient. La grandeur de l’être humain est dans sa quête de la vérité et son attachement à elle. C’est seulement en exposant l’attachement de ce que je crois et d  ce que je pense à la critique de l’autre, que je pourrai mieux appréhender cette vérité, pour moi-même et ainsi le faire passer dans une vie.

   Pour nous résumer, disons que le dialogue devrait nous amener à une meilleure appréciation de l’autre et de nous même et à nous enrichir de nos différences dans la mesure où elles sont bonnes. De plus, c’est aussi ou TOUT AUTRE que nous conduit ce dialogue. Cela pourra se faire par une connaissance objective de l’autre tel qu’il se veut ; par la connaissance du cœur et de l’amitié ; par la connaissance pratique, ans des œuvres communes réalisées ensemble, et enfin par la connaissance de l’humble quotidien que la vie nous apporte au sein de nos familles, au travail, et dans touts nos activités communautaires.

    Ainsi, pouvons nous dire  que le dialogue doit être avant tout intériorisation d’une expérience vécue de ce que l’on croit, et doit déboucher sur une volonté de communion avec les autres. Nous sommes tous invités à rechercher une vérité, non pas possédée, mais possédante. La vérité n’est pas qu’un sujet de  contemplation elle est aussi une exigence de vie.

Au Liban comme ailleurs, l’histoire et le dialogue entre croyants montrent qu’il n’y a qu’un seul avenir possible, un avenir partagé.

    Je voudrais maintenant citer quelques passages du poème que le frère de Afif,  Akef récita  pour son inhumation. Nous en devons la traduction à un libanais Joseph Christo le père de Basem  que vous connaissez tous. 

Ô Afif, l’Insurgé de l’amour et du dévouement

ton fouet ne portait pas le feu de la haine

ni ne reflétait le fer des tortues.

Il miroitait ta haute conscience

Jacques Keryell

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