Louis Massignon

Témoin du dialogue Islamo-Chrétien*

L’itinéraire de Louis Massignon.

Louis Massignon est né le 25 juillet 1883 à Nogent-sur-Marne. Son père était sculpteur et peintre. Bachelier à 17 ans et licencié ès lettres à 19 ans, en juillet 1902, il a déjà fait deux voyages en Afrique du Nord (Alger en 1901 et Maroc en 1904) lorsqu’il obtient enfin les diplômes d’arabe littéraire et d’arabe dialectal de l’Ecole Nationale des Langues Orientales de Paris en 1906. Entretemps il a soutenu un diplôme d’Etudes Supérieures d’Histoire sur Léon l’Africain et sa Description du Maroc.

Membre de l’Institut Français d’Archéologie du Caire, en 1907, il est bien vite envoyé en mission: il découvre alors l’Irak et ses ruines, l’amitié de la famille Alûsî et aussi “l’Etranger” divin qui le visite en prison (1908) alors que, soupçonné d’espionnage par les autorités ottomanes, il avait tenté de se donner la mort. C’est de là que date sa conversion à un Christianisme exigeant et que nait son amour privilégié pour l’œuvre du mystique musulman bagdadien Husayn Ibn Mansûr al-Hallâj. Quatorze ans de recherches dans les bibliothèques d’ Istanbul, du Caire et d’ailleurs lui permettront de soutenir une brillante thèse de Doctorat, à Paris le 24 mai 1922, sur la vie et l’œuvre de ce mystique de l’amour divin, condamné par ses juges musulmans en 922, ainsi qu’une thèse complémentaire sur « Les origines du lexique technique de la mystique musulmane”.

Entretemps, il s’était astreint à être étudiant en philosophie à l’Université musulmane du Caire, la fameuse al-Azhar. Tout ceci lui permet de devenir professeur invité de la jeune Université d’Etat du Caire, en 1913. Marié en 1914 (il aura trois enfants dont Daniel, seul, lui survit aujourd’hui), mobilisé peu après et envoyé au Moyen-Orient en 1916, il y entrera à Jérusalem avec Allenby et aux côtés du fameux colonel Lawrence d’Arabie.

Professeur suppléant au Collège de France, de 1919 à 1924, et directeur de la jeune Revue du Monde Musulman, il est chargé de diverses enquêtes et de multiples missions, tant au Maroc qu’au Moyen-Orient. De 1926 à 1954 (presque trente ans), 11 sera titulaire de la chaire de Sociologie musulmane au Collège de France; de 1933 à 1954, directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et, de 1946 à 1954, président du jury d’Agrégation d’arabe. Nommé membre de l’Académie Arabe du Caire en 1933 et de nombreuses autres institutions ou sociétés, il déploie alors une activité scientifique tous azimuts et participe à toutes les manifestations et publications de l’Orientalisme européen (articles en toutes langues et sur tous sujets). Il en avait cependant déjà dépassé l’esprit et les frontières lorsqu’en 1934 il avait fondé à Damiette, en Egypte, avec Mary Kahil, une association de prière pour la réconciliation entre Chrétiens et Musulmans, appelée très significativement la Badaliyya, et lorsque, plus tard, au Caire, en 1940, il avait inauguré le Centre d’Etudes et de Conférences de Dâr es-Salam”, pour de meilleurs échanges culturels et spirituels entre les témoins des deux traditions religieuses.

Lorsqu’en 1954 Louis Massignon prend sa retraite universitaire, il est déjà l’animateur du Comité chrétien d’Entente France-Islam, du Comité France­-Maghreb et de l’Association des “Amis de Gandhi”. Très discrètement, le 20 janvier 1950, il avait assuré à son itinéraire spirituel une plus grande conformité à la vie même de Jésus-Christ. De 1955 à 1962, il pratique, plus que jamais, dans leur extrême diversité, ce qu’on appelle “les œuvres de miséricorde” (visites aux détenus de droit commun, dan. les prisons surtout les Nord-Africains, ainsi qu’aux exilés, à Madagascar), de même qu’il développe ses pèlerinages, inaugurant en 1954 même celui du Pardon aux Sept Dormants en Bretagne (à Vieux­-Marché, près de Plouaret). C’est le 31 octobre 1962, à 10 heures du soir, qu’une crise cardiaque met un terme à son pèlerinage terrestre. “L’Etranger” divin était revenu frapper à la porte de Louis Massignon – ultime visite ! – pour, en cette vigile de la Fête de Tous les Saints, le faire entrer auprès du Dieu vivant, dans la grande assemblée de ses amis de toujours.

Tel est l’homme de science, l’homme de coeur et l’homme de Dieu que fut Louis Massignon. Essayons donc de mesurer – quoique fort brièvement – comment il fut grand en ces trois dimensions. Cela permettra ensuite de méditer sur sa “courbe de vie” pour mieux comprendre enfin ce que son message a encore de valable aujourd’hui.

L’homme de science.

Louis Massignon fut d’abord et avant tout un savant. L’Université française avait formé et reconnu en lui des dons intellectuels exceptionnels : une rigueur presque ascétique dans le travail et une curiosité scientifique quasi universelle, une méticulosité d’archéologue soucieuse du détail significatif et une puissance d’intuition et d’extrapolation qui renouvelle sans cesse la recherche. Il s’était parfaitement conformé aux critères occidentaux et azhariens de toute préparation scientifique, ce qui lui permettrait d’y prendre d’autant mieux les libertés que son génie lui inspirait. Soumis volontairement à toutes les contraintes de l’ordre scientifique et de ses institutions exigeantes, il sut toujours en relativiser l’importance et en faire éclater les limites. Comme dit le Pr Henri Laoust, “peu de contributions à notre connaissance de l’lslam ont été aussi riche. que celle que l’on doit à Louis Massignon” (1). Œuvre combien variée s’il en est et pourtant “présentant une forte unité d’intention et de dessein” (2) , car il est, à la fois, islamologue et sociologue.

Au premier, on doit cette œuvre maîtresse qu’est La passion d’al-­Hallâj, rééditée enfin et considérablement augmentée au terme de sa carrière scientifique. Il y est “l’historien non seulement d’une âme mais de toute une époque, tant abondent, dans ce gigantesque ouvrage, les vues les plus  diverses et souvent les plus pénétrantes sur les hommes et les institutions de la civilisation abbasside” (3). Quant à son Lexique technique de la mystique musulmane, il y fait “la plus large place à l’étude des premières vocations mystiques (musulmanes) et des condition. dans lesquelles le mysticisme a pris son départ (4) en Islam.

Que personne ne s’y trompe: c’était alors une approche totalement révolutionnaire de la société religieuse musulmane. Après des siècles de polémique souvent stérile, où il était toujours facile de dénigrer l’autre en ne décrivant que les défauts de sa conduite morale et les limites de sa pratique religieuse, et malgré un Orientalisme alors plus soucieux de littérature et d’ archéologie que de politique et d’économie, voici que Louis Massignon, dans la foulée d’un Henri Bergson et de bien d’autres, entend évaluer la civilisation islamique par les sommets mystiques qu’elle propose ou tolère pour ses meilleurs représentants. On ne dira jamais assez combien Louis Massignon a scientifiquement renouvelé le regard chrétien sur l’Islam, tout en étant le premier à en être transformé. Ne le confesse-t-il pas lui-même en un article fondamental ?  “Hallâj le disait: comprendre quelque chose d’autre, ce n’est pas s’annexer la chose, c’est se transférer, par un décentrement, au centre même de l’autre; c’est comme dans le système de Copernic, quand on l’a substitué au système de Ptolémée; nous nous  croyions le centre du monde sur la terre, il a fait un décentrement. L’essence du langage doit être une espèce de décentrement. Nous ne pouvons nous faire comprendre qu’en entrant dans le système de l’autre, comme disait Péguy : Celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui est aimé” (5).

Comme le dit le Pr Henri Massé, “cette suite d’études hallâgiennes de Massignon (est) unique par l’ampleur de la documentation et par la ferveur qui les anime, éléments préparatoires ou compléments du grand œuvre : la vie et la pensée d’un martyr de la vérité créatrice, auxquelles s’ajoutent l’érudition et la traduction de ses poèmes, l’établissement d’un lexique mystique, des recherches de folklore et de psychologie religieuse” (6).

Mais Louis Massignon est tout autant sociologue et son Annuaire du Monde Musulman, si souvent réédité, augmenté et mis à jour, est une merveille d’attention scientifique et humaine à tout un monde qui allait connaître des mutations essentielles. Son Annuaire réunit, en effet, “une telle masse de renseignements  sur la situation politique, sociale et culturelle des différents paysa musulmans” (7) et décrit largement “les grands mouvements de l’Islam classique” (8) en même temps que “ses  résurgences ou permanences contemporaines” (9). Aucune des disciplines islamiques ne lui était étrangère. “La théologie et la philosophie musulmanes n’avaient pour lui aucun secret ••• La jurisprudence musulmane lui était également très familière” (10), surtout en sa théorie des fondements de la Loi, car il se méfiait du pharisaïsme et de l’esprit de casuistique ••• L’ascèse et la mystique musulmanes étaient ses champs de recherche privilégiés, on l’a vu, et l’étude des mouvementa marginaux de l’Islam le préoccupait autant que celle de ses mouvements centraux. Bref, c’est à “une étude en quelque sorte totale de l’Islam qu’il entendait se vouer” (11). Qu’on en juge enfin par la somme même des livres et des articles qu’il a écrits: c’est une liste de 613 titres que la Bibliographie, préparée par Youakim Moubarac, recense pour Louis Massignon jusqu’à sa retraite universitaire en 1954. Beaucoup ont d’ailleurs été repris par ce fidèle disciple dans les trois gros volumes de ses Opera Minora.

Tel fut, chez Louis Massignon, l’homme de science. Ne disait-il pas volontiers que “l’œil de celui-ci doit être simple et pur” (12) ?  Ce faisant, il a rajeuni, en lui consacrant toute son intelligence et toute sa foi, une pratique de l’Orientalisme et a fourni la preuve que, “renonçant à .l’exégèse purement analytique et statique d’un Orientalisme sèchement érudit, l’Orientalisme vivant doit interroger et étudier ces thèmes (ou ces mythes) nourriciers de l’imagination des peuples (qui) ont une existence dynamique et se réalisent con­crètement à la mesure des événements” (13).

L’homme de coeur.

Si l’homme de science, chez Louis Massignon, a renouvelé bien des méthodes et s’est extasié en ses objets, étudiés et aimés pour eux-mêmes, c’est justement parce qu’il était en même temps un homme de cœur, c’est-à-dire d’accueil, de compréhension et de communion. L’hospitalité qui l’avait existentiellement sauvé en 1908 est devenue la valeur essentielle de son devenir humain : il a voulu la vivre sur le plan linguistique, scientifique et mystique tout à la fois. “Je me rappelle, confesse-t-il encore, que ma première prière en prison quand j’étais lié, que je n’avais même plus rien à moi,  sur moi, j’ai parlé en arabe à Dieu” (14).

Voilà pourquoi les amitiés et les pèlerinages ont une si grande importance dans la vie de Louis Massignon : pour lui, toute rencontre humaine implique de nouvelles solidarités et engage d’éternelles fidélités. C’est tout autant vrai de lui que de ceux qui l’ont découvert, écouté et suivi. Un de ses amis, J.F. Six, l’a écrit depuis lors: “Ceux qui ont rencontré, une fois ou cent fois, Louis Massignon, ceux-là, qu’ils soient intellectuels ou analphabètes, croyants ou athées, ont – lorsqu’ils étaient interrogés sur lui – répété une image, celle du feu : parole de feu, âme de feu, épée de feu. Oui, Massignon était feu et il aimait le feu”   (15).

C’est au lycée Louis Le Grand (1896-1899) qu’il s’était lié d’amitié avec Henri Maspero, le futur spécialiste de la civilisation chinoise: son père, Gaston Maspero, était alors un égyptologue de renommée mondiale. En 1901, c’est Paul Langevin, qui le rejoindra plus tard au Collège de France. En 1902-1903, durant le service militaire, ce sont Jean-Richard Bloch, Roger Martin du Gard, Marcel de Coppet, Jacques Ladreit de Lacharrière et Robert Siegfried. En 1904, par correspondance avant de les rencontrer plusieurs années après, ce sont Lyautey et Charles de Foucauld. Un moment, d’ailleurs, il pensera rejoindre ce dernier au Sahara, en sa vie érémitique. Il lui restera intimement uni jusqu’au 1er décembre 1916, date de sa mort violente à Tamanrasset.

En 1908, il en est de même avec Paul Claudel, alors qu’à Bagdad l’amitié d’un Carme irakien, le père Anastase, lui est acquise pour toujours. On ne saurait nommer ici tous ceux et toutes celles qui sont entrés décisivement dans la vie de Louis Massignon. Citons simplement: en 1913, l’abbé Fontaine ainsi que Pichet, Maritain et Massis, puis Mary Kahil retrouvée au Caire en 1934 et avec laquelle il va développer la Badaliyya et le Centre de Dâr es-Salâm ••• En 1931, il avait rencontré Gandhi à Paris. L’amitié, chez Louis Massignon, va toujours très loin, jusqu’au jeûne renouvelé pour l’ami qui est en prison ou en exil (ce qu’il fit si souvent, en 1953, pour le Sultan du Maroc, Mohamed V) ou jusqu’à l’offrande de soi-même pour l’intime dont la vie est en danger (ne le        fit-il pas pour son ami Luis de Cuadra qui se suicida en 1921 ?). Il faudrait y ajouter tous ces amis anonymes rencontrés lors des cours du soir qu’il a donnés, pendant si longtemps, aux ouvriers nord-africains à Paris, lors des visites faites en prison aux condamnés de droit commun et lors des rassemblements auxquels il participait en tous lieux.

Pour Louis Massignon, l’amitié transcendait la mort. “J’ai toujours tenu parole à mes amis morts, disait-il, pour les aider à ressusciter”. C’est pourquoi il aimait faire pèlerinage et retrouver ses amis là où ils avaient vécu ou prié: pour lui, il existe des lieux où la présence mystique des saints et des prophètes continue à irradier spirituellement. Citons ici, à la suite, ses pèlerinages à Chartres et à Tours, en 1908; à Paris-Montmartre et à Domremy, en 1909; à Notre-Dame de la Salette, en 1911, 1930 et 1946; sur la tombe d’al-Hallâj, à Bagdad, en 1927; à Tamanrasset, en 1950; à Ephèse, aux Sept Dormants et à la Vierge, en 1951; à Mohranli, en Inde, en dernier pèlerinage de Gandhi, en 1953; à Namugongo, en Afrique Orientale, là où furent brûlés vifs les martyrs de l’Ouganda … et enfin, si souvent, à Vieux-Marché, en Bretagne, là où sont honorés les Sept Dormants.

On verra plus loin comment ces liens du cœur avec les vivants et les morts dont il se savait solidaire, auront marqué les étapes de son itinéraire spirituel. En attendant, ces mêmes liens l’avaient conduit à des attitudes courageuses et à des vues prophétiques jusque dans le domaine politique. Selon Louis Massignon, les peuples et les nations ont aussi à vivre ces valeurs que la science et le cœur ont pour tâche de repérer et de promouvoir. Dans sa vision des êtres et des choses, la France elle-même avait de lourdes responsabilités politiques vis-à-vis des populations musulmanes d’Afrique du Nord et des pays du Moyen-Orient arabe. C’est en 1948 qu’il en donnait l’explicitation la plus audacieuse : “Docteur en Sorbonne, convaincu de la continuité du témoignage chrétien qui est demandé à la France dans le monde, je me souviens de ce serment des docteurs de Sorbonne, depuis 1380, jurant de défendre l’honneur de Celle dont la Conception pure est la source de notre salut. C’est dans une pensée identique qu’il nous faut envisager le rôle mondial futur de la Terre Sainte, qu’il nous faut penser à y faire régner la paix dans la Jusice” (16).

Parce que Français et chrétien, il se voulait fidèle à une certaine idée des rapports internationaux où la “primauté des solutions   culturelles”, comme il disait, devrait faciliter d’autant la réduction des autres problèmes dans la justice, l’honneur et la fidélité à la parole donnée. Jusqu’au bout il s’est présenté comme un artisan de paix et a multiplié, à cet effet, à la suite de Gandhi, ces gestes prophétiques que sont le jeûne, le pèlerinage et la prière.

 L’homme de Dieu.

Si Louis Massignon s’est ainsi toujours voulu un apôtre de la non-violence pour défendre les causes les plus sacrées, c’est parce qu’il avait bien conscience que Dieu y était impliqué et qu’il lui fallait, comme l’explique Guy Harpigny, “employer des moyens pauvres comme Gandhi (qui mourut, tué par un Hindou, pour avoir voulu défendre la minorité musulmane de Delhi), pour exprimer son amour du Christ et son désir de souffrir avec tous les exploités et opprimés, surtout musulmans. D’où son recours au jeûne, à la prière et au vœu” (17). Ce sont là les armes de la foi et elles ne sont efficaces que pour ceux qui savent que Dieu mène l’histoire des hommes parce qu’ils ont fait l’expérience que leur propre vie en dépend totalement.

Si Louis Massignon fut à merveille un homme de science et s’est toujours révélé un homme de cœur, c’est parce qu’il était devenu un homme de Dieu depuis le jour – ou plutôt la nuit – où l’Etranger divin l’avait bousculé dans ses certitudes trop humaines et l’avait en même temps sauvé d’un désespoir suicidaire en lui redonnant l’espérance. Comme Paul, Pascal et tant d’autres, Louis Massignon sait qu’il a été saisi par Dieu et que les dons de Celui-ci sont sans repentance.

 “L’Etranger qui m’a visité, confesse-t-il, un soir de mai, devant le Taq, sur le Tigre, dans la cabine de ma prison, et la corde serrée après deux essais d’évasion, est entré, toutes portes closes. Il a pris feu dans mon cœur que mon couteau avait manqué, cautérisant (ainsi) mon désespoir … Mon miroir intérieur me l’avait décelé, masqué sous mes propres traits … avant que mon miroir s’obscurcisse devant Son incendie …

L’Etranger qui m’a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans  Sa main comme le gecko des sables, a bouleversé, petit à petit, tous mes réflexes acquis, toutes mes précautions, et mon respect humain. Par un renversement des valeurs, Il a transmué ma tranquillité relative de possédant en misère de pauvresse. Par un retournement “finaliste” des effets vers les causes, des intersignes vers les archétypes, tel que la plupart des hommes ne le réalisent qu’en mourant. En cela m’est une excuse si je ne propose plus, ici, de chercher dans les biographies des mystiques un vocabulaire technique d’ersatz pour “entrer en présence” de Celui qu’aucun Nom a priori n’ose évoquer, ni “Toi”, ni “Moi”, ni “Lui”, ni “Nous”, et si je transcris simplement un cri, imparfait certes, mais poignant, de Roumi (quatrain n° 143) où le Désir divin, insatiable et transfigurant, jaillit du tréfonds de notre adoration silencieuse et nue : la nuit.

Ce quelqu’un, dont la beauté rend jaloux les Anges, est venu au petit jour, et Il a regardé dans mon cœur; Il pleurait, et je pleurais, jusqu’à la venue de l’aube, puis Il m’a demandé: de noua deux, dis, qui est l’amant ?” (18).

C’est donc en terre d’Islam que Louis Massignon a retrouvé sa foi chrétienne, tout comme il advint à Charles de Foucauld, à Ernest Psichari et à bien d’autres. Le sérieux de la foi de l’autre ne renvoie-t-il pas inéluctablement – comme un défi mystique – au sérieux de nos propres racines religieuses ? Ecoutons encore ce qu’il nous en dit lui-même: “En 1908, j’étais devenu, à tra­vers l’apprentissage de l’arabe, langue liturgique de l’Islam, un islamisant “interioriste”, converti au Christianisme par le témoignage de Dieu qu’implique la foi musulmane, celle que Foucauld, incrédule, avait tant admiré dans ses guides de 1883 au Maroc, la parole donnée à Dieu, à l’hôte de Dieu” (19).

Islamisant “interioriste”, Louis Massignon comprendra d’autant mieux les requêtes de la foi musulmane et les témoignages de la mystique musulmane, qu’il se voudra de plus en plus un chrétien étrangement lié et transformé par le mystère de la compassion universelle et de la substitution rédemptrice. Nul, en effet, ne peut comprendre Louis Massignon s’il ne pénètre avec lui dans le sanctuaire ultime de son expérience religieuse. Il suffit de relire ici le texte fondateur de la Badaliyya, en 1947, pour en mesurer toutes les dimensions et implications : “Pareille substitution va très loin : notre compassion doit être entière et universelle; rappelons-nous l’Heure Sainte du Maître, à Gethsémani. Substitution : à leurs misères, déficiences et faiblesses, physiques, morales, intellectuelles et religieuses; les comprendre à fond, pour qu’ils se parfassent. Pleurer sur eux, ces larmes de Marie, préfigurées par celles d’Agar, au désert, sur le premier-né de la race arabe … Se réjouir aussi avec eux; souffrir avec eux de ce qui leur manque, surtout, afin d’être dignes de le leur apporter. Acceptation totale, avec le Christ, ‘languores nostros  Ipse tulit’” (20).

N’étant ni théologien ni exégète, Louis Massignon s’est laissé guider par ses intuitions spirituelles et les suggestions de l’ Esprit  de Dieu. Il s ‘agit, pour lui, d’une “solidarité voulue par Dieu, inscrite dans l’histoire, articulée dans les révélations,  acceptée et  pour cela cause de réconciliation dans le sacrifice du parfait  serviteur de Dieu (qu’est Jésus-Christ) et dans toute soumission à la volonté de la divine Majesté. Pour Louis Massignon, ce n’est qu’en  assumant l’histoire d’un peuple,  en acceptant une responsabilité commune qu’on peut accomplir cette mission ” (21). Une brève citation illustre ici sa pensée et démontre, à l’évidence, que la  mystique mène tout droit à l’action, “L’aumône fondamentale est l’aumône de soi” écrit-il en 1962,  c’ est-à-dire  l’hospitalité, qui est  une synthèse des œuvres de miséricorde. L’exercice de l’hospitalité, axial dans l’Islam « abrahamique », est axial pour la Badaliyya. Car c’est le Pauvre des Pauvres, l’Expatrié par excellence, Dieu, qu’elle nous fait accueillir, caché, « substitué », dans le plus désarmé de nos hôtes étrangers, ici en France, les travailleurs musulmans nord-africains » (22).

Il s’agit là d’une spiritualité pratique où la foi ardente se traduit et se consume en charité efficiente: rien là que de très orthodoxe pour la théologie chrétienne la plus exigeante. Les deux grands commandements (l’amour de Dieu et l’amour des hommes) n’en font plus qu’un seul lorsqu’on les vit en union étroite avec Jésus-Christ tel que les chrétiens l’entendent. C’est ainsi que chez Louis Massignon, dans l’expérience d’une vie, sous l’attrait d’une grâce transformante, une activité universitaire et culturelle devient un témoignage de spiritualité évangélique et chrétienne, enracinée dans la plus pure tradition catholique. Tel est, chez lui, l’homme de Dieu, celui qui écrivait prophétiquement, quinze ans avant sa mort : “La  mort corporelle qui vient silencier toute voix ici-bas n’aura pas prise sur notre témoignage et l’expansion de son écho alentour ne nous préoccupe plus ; car Il nous prend, Il nous a déjà pris, seuls avec Lui seul” (23).

Réflexions conclusives.

Il est temps de conclure en nous posant enfin deux questions: quelle fut sa “courbe de vie” – celle qui vit sa personnalisation ascendante – et  quel est le message qu’il laisse aujourd’hui à notre méditation ?

Comme l’a fort bien décrit Guy Harpigny, l’itinéraire global de Louis Massignon se développe ainsi en trois cycles qui correspondent à des intégrations successives, celle de la science dans le coeur et celle du coeur en Dieu même. Il y a d’abord le cycle hallâjien qui se termine avec la soutenance de la thèse sur Hallâj, en 1922. Il permet de saisir comment l’exemple de Hallaj (ou le désir de mourir anathème pour la communauté musulmane) et celui de Joris-Karl Huysmans (ou offrir ses souffrances et sa mort pour expier les  péchés d’autrui et, par là même, mériter le rachat de Louis Massignon, en personne)  annoncent et préparent la conversion de  1908. Trois autres exemples  sont alors décisifs dans sa vie, Charles  de Foucauld (ou l’appel du désert), Paul Claudel (ou la compréhension de la Passion après le péché) et l’abbé Daniel Fontaine (ou l’amour du prochain). Au terme, “priant pour l’Islam à l’exemple de Foucauld,  secourant les musulmans laissés pour compte, comme Fontaine venait en aide à ses paroissiens les plus pauvres, dans un esprit de substitution inspiré par Huysmans, voilà l’attitude fondamentale que Massignon acquit durant ses études hallajiennes » (24)

Correspondant aux pleines années d’enseignement universitaire et de rayonnement scientifique, le cycle abrahamique permet à Louis Massignon  de méditer sur le drame des hospitalités trahies (c’est “la prière sur Sdome” et “le signe de Marie-Antoinette”).  C’est ainsi que “la vocation d’Abraham dans l’itinéraire de Massignon éclaire sa notion d’hospitalité et permet d’articuler celle de compassion avec l’intercession et la substitution …  Aujourd’hui encore il existe des habitants de Sodome, des fils d’Ismaël et des fils d’Isaac qui ne vivent pas comme celui qui intercède pour eux. Aussi faut-il aujourd’hui encore, comme Abraham, intercéder pour eux, en sachant que, désormais, c’est le Christ qui a réalisé cette intercession et qui nous demande de la continuer” (25) ; d’où la triple prière quotidienne de Massignon pour Sodome, Ismaël et Isaac.

Avec sa retraite universitaire commence alors le cycle gandhien, car Louis Massignon a découvert la vision que Gandhi a du “voeu comme désir de Dieu”. Tertiaire franciscain (1931-1932) et animateur de la “Maison de la Paix” (Dar es-Salâm) au Caire, conformé plus particulièrement à Jésus-Christ à partir de 1950, Louis Massignon développe ses actions de substitution selon les cinq bases de la vie religieuse en Islam: témoignage de foi et de charité, prière et jeûne, aumône-hospitalité et pèlerinages répétés. C’est l’accomplissement des premières promesses et leur purification en même temps. Comme Gandhi, il se veut le témoin de la vérité et l’artisan de la réconciliation. Pour ce faire, il s’inscrit plus que jamais en cette lignée de spirituels qui annoncent le pardon des pécheurs, chrétiens et musulmans, parce qu’il y a des abdâl (des substituts), qui savent prier et offrir, souffrir et mourir pour cela, à l’exemple de Jésus-Christ et de Hallâj.

Tel fut l’itinéraire spirituel de Louis Massignon et tel est le contexte éminemment personnel dans lequel il convient de situer constamment son œuvre scientifique et ses initiatives humanitaires. A-t-il encore quelque chose à nous dire aujourd’hui ? Quel serait son message, s’il était parmi nous, ici, ce soir ?

Il nous dirait d’abord que la rencontre est possible, et même en profondeur, entre les religions, les cultures et les civilisations fort diverses auxquelles nous appartenons, à la condition que nous sachions nous informer honnêtement de l’autre, nous faire dociles à sa langue en l’apprenant persévéramment et nous laisser introduire par lui dans le secret des valeurs humaines et religieuses qui le nourrissent, le consolent et l’exaltent. Approche globale où les spécialisations sectorielles seraient sources de mésentente et d’incompréhension, car, disait-il, “la vraie, la seule histoire d’un peuple, c’est la montée folklorique de ses réactions collectives, les rêves des masses collecti­ves exemplarisés par de grandes images mythiques” (26). Ne précisait-il pas davantage sa pensée encore en écrivant dans sa Préface à la dernière édition de son Annuaire du Monde Musulman : “Le peuplement des pays musulmans est un peuplement de jeunes en pleine montée d’espérance ••• qui ne se laissera pas indéfiniment mater par un système d’exploitation rationnel plus ou moins paternaliste : il sait qu’il arrivera, s’il travaille avec ténacité, à reconquérir … la libre exploitation de ses richesses naturelles” (27).

Mais l’échange ne se ferait-il demain qu’au seul plan du transfert des techniques et de l’acquisition des biens de consommation ? Ici encore Louis Massignon nous supplierait de regarder plus haut et plus loin, tant la tentation pessimiste d’un échec possible le hantait constamment et l’amena même à écrire:

“Tout se passe comme si … tout progrès dans la mise au point d’une méthode destinée à améliorer le niveau de vie du monde musulman, coïncidait avec un recul aux frontières communes, une perte du contact mental, du “common touch” avec les âmes musulmanes ••• Ils ne croient plus qu’aux livraisons de matériel technique qu’ils nous commandent. Et nous sommes si sceptiques sur leurs capacités de s’en servir sans nous, que nous n’espérons plus rien pour nous, ni pour eux, d’une prolongation du dialogue” (28).

C’est donc finalement à la découverte réciproque des richesses humaines et spirituelles du monde arabe et du monde occidental, et ajoutons ici­,  même… du monde asiatique, et au-delà de ces répartitions géographiques, de celles des diverses communautés musulmanes et chrétiennes, que Louis Massignon nous inviterait aujourd’hui. Mais un tel échange, si haut placé soit-il, n’est réalisable que si les uns et les autres savent donner à l’hospitalité des hommes toutes ses chances et toutes ses exigences. Diplomates, étudiants et travailleurs musulmans en Europe, ou bien expatriés, techniciens et ouvriers, dans les Emirats Arabes Unis, qu’ils soient chrétiens ou non, n’ont-ils pas à être considérés, non point comme de simples étrangers, mais bien plutôt comme des hôtes privilégiés auxquels nos traditions religieuses, aussi bien musulmanes que chrétiennes, confèrent la plénitude des droits humains et même une attention préférentielle parce qu’ils sont les témoins possibles d’une altérité enrichissante? Louis Massignon nous dirait que l’étranger, à l’instar de la veuve et de l’orphelin, nous est confié par Dieu afin de mettre à l’épreuve notre respect de l’homme, de tout l’homme, en ses droits personnels et familiaux, économiques, culturels et religieux. Ne s’agit-il pas, en fin de compte, d’y mettre toutes les valeurs que reconnaissent nos communes traditions religieuses à l’hospitalité exemplaire qu’Abraham sut offrir généreusement à ses hôtes?

Louis Massignon nous dirait tout cela avec son cœur et avec sa foi, comme avec sa raison et sa science, parce qu’il voudrait nous communiquer sa conviction que l’humanité est une, que les hommes de bonne volonté peuvent se rencontrer et que les croyants au Dieu d’Abraham doivent se reconnaitre le droit réciproque à une émulation spirituelle merveilleuse dans l’accomplissement des œuvres de miséricorde. Bien que Louis Massignon ait vécu le dialogue islamo-­chrétien dans la solitude (il y fut un précurseur !) et bien que son apport au dialogue ait été plus un témoignage de vie qu’un exposé doctrinal, il nous inviterait cependant à découvrir en son témoignage et dans ses écrits les pistes peut-être abruptes mais certainement prometteuses d’un dialogue possible au niveau des expériences religieuses elles-mêmes. Il nous mettrait peut-être en garde contre son vocabulaire audacieux et parfois original, et nous renverrait sans doute à la solidarité de nos communautés humaines et de nos traditions religieuses.

Il encouragerait Chrétiens et Musulmans à multiplier, de part et d’autre, le nombre des Croyants sincères et des Services du dialogue qui seraient les premiers témoins d’une réconciliation supérieure : au-delà du travail fort utile des Orientalistes et des Islamologues de profession, il a entrevu et affirmé le rôle irremplaçable des simples Chrétiens capables de comprendre et d’aimer leurs compagnons musulmans avec l’intelligence du cœur, tout comme il a toujours souhaité que, du côté musulman, se multiplie le nombre des profonds connaisseurs de l’Occident et du Christianisme et, surtout, celui des amis qui savent apprécier ce que peut être, pour eux, un Chrétien. La dernière invitation qu’il nous ferait alors serait d’avoir “l’audace d’une prière commune”  Ne nous lassons pas de répéter, écrivait-il encore en 1962, qu’il faut prier ensemble, Chrétiens et Juifs et Musulmans, pour l’avènement de cette paix tant désirée. Toute tentative d’accord sur le terrain économique et même culturel, s’il n’est pas fondé sur un mouvement sincère des cœurs, unis dans la foi au Dieu d’Abraham, Père de tous les croyants, ne peut qu’effrayer le Tiers-Monde et le rejeter dans le camp des Athées professionnels” (29).

C’est parce qu’il était l’homme de la réconciliation entre deux mondes que Louis Massignon est allé jusque là. Même si nous ne pouvons pas l’imiter en tout, qu’il nous soit cependant permis de le suivre plus ou moins en sa triple générosité d’homme de science, d’homme de cœur et d’homme de Dieu. C’est toujours un honneur et c’est même une faveur que d’y être ainsi, par lui, invités !

Maurice BORRMANS

 Publié par le bulletin « Se comprendre », n°85/09 – 30 octobre 198

NOTES

(l) Cf. Henri Laoust, Louis Massignon  islamologue , in Lettres Françaises, n° spe­cial, Paris, 15/11/1962.

(2) Ibidem.

(3) Ibidem.

(4) Ibidem ..

(5) Cf. Louis Massignon, L’involution sémantique du symbole dans les cultures sémitiques, in Opera Minora II (pp. 926-937), p. 931.

(6) In Mélanges Louis Massignon, Damas, 1956, cité par Fereydoun Hoveyda, Le su­prême degré de la perfection, in Lettres Françaises, n° spécial, Paris, 15/11/ 1962.

(7) Cf. Henri Laoust, art. cit.

(8) Ibidem.

(9) Ibidem.

(10) Ibidem.

 (11)  Ibidem.

(12) Cité par Marcel Bataillon, Louis Massignon, Professeur au Collège de France, in Lettres Françaises, n° Spécial, Paris, 15/11/1962.

(13) Ibidem.

(14) Cf. Louis Massignon, art. cit., p. 927.

(15) In Massignon, Cahier de l’Herne, dirigé et préfacé par J.F. Six, Paris, Ed. de l’Herne, 1970, 520 p. et 18 pl.

(16) Cf. Louis Massignon, La Palestine et la paix (1948), in Opera Minora  III (pp. 461-470), p. 468/9.

(17) Cf. Guy Harpigny, Islam et Christianisme selon Louis Massignon, Louvain-la-­Neuve, 1981, (p. 335), p. 141.

(18) Cf. Louis Massignon, L’idée de Dieu (19SS), in Opera Minora III (pp. 831­-833), p. 831.

(19) Cf. Louis Massignon, Foucauld au désert devant le Dieu d’Abraham, Agar et Ismaël (1960), in Opera Minora III (pp. 772-784), p. 773.

(20) Cf. Le Texte fondamental de la Badiliyya de 1947.

(21) Cf. Ary Roest-Crollius, “Louis Massignon (1883-1962) : un Chrétien devant l’Islam, conférence donnée au Centre St Louis des Français, Rome, le 9/4/1983; texte dactylographié, p. 6.

 (22) Cf. Lettre inédite de la Badaliyya, n. XV, 1962, cité par Ary Roest-Crollius.

(23) Cf. Explication de la Badaliyya (1947), cité par le même.

(24) Cf. Guy Harpigny, op. cit., p. 78.

(2S) Ibidem, pp. 105-106.

(26) Cité par Fereydoun Hoveyda, Le suprême degré de la perfection, in Lettres Françaises, n° spécial, Paris, 15/11/1962.

(27) Ibidem.

(28) Ibidem.

(29) Cf. Convocation du 1er juin 1962, in Massignon, Cahier de l’Herne…, p. 520.

 

 

Print Friendly

Comments are closed.